vendredi 15 mai 2020

Bricolage

Quand vous lirez ces lignes, le déconfinement aura déjà commencé. Pour l’heure, je n’en suis pas là. Je viens de rentrer de la clinique après une journée éreintante, qui s’est achevée sur la découpe à la scie sauteuse des plaques de plexiglas achetées au brico-machin du coin. Nos ASV seront donc enfermées dans un aquarium. Ce n’est pas esthétique, ça a le parfum du temporaire, et j’avoue que ça me convient bien. Ce bricolage fera le job à court terme, et s’il faut que ça tienne plus que quelques mois, on prévoira quelque chose de mieux. En attendant, ça me permet d’avoir l’impression que tout cela ne durera pas.
D’ailleurs, ce bricolage est dans l’air du temps.
Il ressemble à nos masques. Pas de FFP2, pas de masques chirurgicaux, ou à des prix indécents. Deux de nos salariées nous ont offert leur travail, de jolis masques en tissu qui ne sont certainement pas aux normes médicales en vigueur, mais qui font d’excellents écrans anti-postillons.
Il ressemble à la porte de la clinique, sur laquelle j’ai scotché, tout de guingois, des feuilles découpées pour proclamer, avec un mot par feuille en Arial Black 140 : « Nos masques vous protègent. Protégez-nous : masquez-vous ! »
Il ressemble à nos plannings et à ceux de nos ASV. Nous marquons des noms sur des jours sans être certains qu’il en restera quelque chose la semaine prochaine. Il ressemble à la « rentrée » scolaire de nos enfants. Alors les CP ce sera lundi 18, et puis le mardi matin aussi. Les CE2, par demi-groupe, mais on ne sait pas encore quels jours. Les nounous ? Oui, aussi, mais en respectant la distanciation, quoique cela puisse signifier avec des enfants de moins de trois ans. Ah, et pour les grande section, oui, mais par classe de cinq, priorité aux enfants de soignants, de profs et autres. Autres. Qui est l’autre prioritaire ? Aucune idée. De toute façon, les parents ne sont pas sûrs de vouloir mettre leurs enfants à l’école, à cause du COVID peut-être, plus encore à cause des conditions irréalistes imposées aux enseignants. Je me dis que finalement, dans ma clinique, j’ai de tout petits problèmes. Surtout, je n’ai pas une hiérarchie complètement déconnectée de la réalité.
Mon bricolage ressemble aussi à la motivation de mes salariées qui se préparent à sortir de leur confinement, celles que nous n’avons pas vues depuis deux mois. Elles me semblent aussi impatientes que mortes de trouille, posant des questions sur la désinfection des stéthoscopes et le partage des combinés téléphoniques. Quand je les lis sur whatsapp, j’ai l’impression d’être un parent quinqua écoutant une jeune femme expliquer la mère qu’elle sera, construisant un projet plein de principes louables mais peu susceptible de résister à l’épreuve de la réalité. On fera avec, et qui sait ? Leurs idées amélioreront peut-être nos routines de vieux cons paternalistes qui les regardent du haut de leurs deux mois d’expérience.
Oui, décidément, ce bricolage est tout à fait dans l’air du temps : il ressemble aux français, qui s’adaptent et se débrouillent en dépit des contradictions et injonctions hiérarchiques et gouvernementales. Il ressemble à tous ces trucs qu’on n’aurait pas imaginé il y a six mois : feu notre univers stable et prévisible.

Ce billet a été écrit pour La Semaine Vétérinaire numéro 1853 du 15 mai 2020

lundi 11 mai 2020

L’après, l’avec et le sans

Il y a donc enfin un « après ». Un « après » un peu plus précis depuis les annonces du premier ministre, hier. Un « après » qui n’en est pas vraiment un puisque le virus est toujours là et que nous ne sommes toujours pas prêts, alors… Alors quoi ? Alors ce sera un « avec » plus qu’un « après ». On fera un peu différemment, mais pas trop. Néanmoins, nous pouvons nous projeter, enfin, hors de l’incertitude complète de ces dernières semaines. Chaque cabinet, chaque clinique, chaque CHV a déjà trouvé son rythme et réfléchit déjà à la suite. Bien sûr, il reste des incertitudes. Sera-t-on dans un département à déconfinement restreint ou pas ? Les écoles seront-elles rouvertes et les enfants y retourneront-ils ? On ne sait pas, on ne sait pas, on ne sait pas. Alors on fera « avec ». Ou on fera « sans » les salariées concernées si elles sont coincées à la maison (je laisse au féminin, accordons en genre à la majorité). On a appris à faire sans elles, un peu. On a surtout réappris à quel point elles sont indispensables à nos structures, les ASV. Bien sûr, nous sommes tous capables de les remplacer aux commandes de médicaments ou au ménage, au téléphone ou à l’accueil (ce qui est d’ailleurs l’occasion de réaliser que nous ne faisons pas aussi bien qu’elles). Par contre, quand nous faisons leur boulot, qui fait le nôtre ? Nos confrères et consœurs salariées, dont beaucoup sont restés à la maison ? Là aussi, on a pu voir l’épuisement des libéraux qui ont réduit, de gré ou de force, leurs équipes.
Moi, j’ai surtout appris que j’aime rester à la maison, partager vraiment du temps avec ma femme et mes enfants, y compris dans la contrainte des devoirs. Parce que dans ma structure mixte à dominante canine l’activité a beaucoup diminué et nous avons dès le début fait le choix de garder une ASV en permanence et une véto salariée. Le rush prévisible de l’après 11 mai et le retour à la « normale » ne me paraissent du coup guère attrayants, même s’il lèveront probablement les inquiétudes économiques pour ma clinique. Je ne suis pas impatient.
Je sais par contre l’épuisement des confrères et consœurs de certaines structures proches de la mienne, plus ruraux, ou dans de plus grandes villes, où les libéraux se sont retrouvés plus ou moins seuls face à une activité parfois importante, à enchaîner les jours de travail et les nuits d’astreinte. Je devine aussi l’angoisse de celles et ceux qui ont complètement fermé leurs cabinets, notamment en ville, parce qu’il n’y avait plus personne pour y travailler… Vous avez remarqué ? Ce n’est plus le virus qui domine nos inquiétudes. On fait déjà « avec ».
Alors pensons à l’« avec » plutôt qu’au « sans ». Nous sommes là pour soigner des animaux et protéger des gens, cela, au moins, ne change pas. Reprenons le contact avec celles et ceux qui sont restées coincées à la maison, voyons comment elles reviendront, comment nous nous adapterons, encore. Après tout, cela fait presque 20 ans que je suis vétérinaire, et en 20 ans mon métier n’a cessé de se transformer, comme il le faisait déjà pendant les décennies précédentes. Cette fois-ci ce ne sera ni un progrès technologique ou scientifique, ni une mutation sociétale, mais celle d’un virus, qui nous forcera à nous adapter. Nous réussirons, je n’ai aucun doute là-dessus. Nous en tirerons le meilleur si nous ne voulons pas en subir le pire.
Regretterons-nous l’avant ? Certainement.
Mais pouvons-nous nous plaindre alors que nous pouvons continuer, malgré tout, à travailler, quand tant d’entreprises sont totalement sinistrées ? Alors que nous avons les connaissances, les compétences et le matériel pour nous protéger ? Alors qu’il y aura toujours des animaux à soigner et des gens à protéger ?

Ce billet a été écrit pour La Semaine Vétérinaire numéro 1852 du 8 mai 2020

mercredi 29 avril 2020

L'incertitude

Un mois déjà. Un mois encore. Au moins. Qui sait ?
Le week-end de garde de Pâques vient de s’achever. Le lundi fut emblématique de la période : les trois quart des gens avaient oublié que c’était un jour férié. Il faut avouer que tout ça ne veut sans doute plus rien dire. Un client s’est esclaffé « on est tous devenus des retraités ».
Pas vraiment, non, mais le temps s’est détraqué. Et pas à cause des satellites que les américains ont envoyés sur la lune. Nos plannings ne veulent plus rien dire, nous ne prévoyons plus rien. Nous arrivons le matin sans savoir si nous serons trop nombreux ou trop peu pour affronter la journée.
L’invraisemblable est déjà devenu habituel : la porte fermée, les clients qui attendent dans leur voiture, ou abandonnés sur le parking, tandis que nous avons emmené leur animal en salle de consultation. Les petits sachets préparés pour les éleveurs, laissés à côté de la porte, avec leur nom agrafé. Les appels incertains de clients qui ne savent plus s’il faut consulter, ou pas. Ceux qui ont peur de venir alors que leur animal a besoin de nous, ceux qui tonnent parce qu’ils veulent une ovario pour leur minette qui n’en peut plus de hurler ses chaleurs.
Les gens ressortent, mais pas vraiment. La peur est passée. Un peu. Ici, il n’y a pas de cas, le confinement est arrivé assez tôt. Alors, est-il utile ? Mais si tout le monde va bien, c’est parce que personne ne sort ? Est-ce qu’on n’en fait pas trop ? Ou pas assez ? Les tracteurs tournent comme ils ont toujours tourné, la boucherie et la boulangerie sont ouvertes, dans le village, des gens se parlent, sans oser se rapprocher, mais sans non plus trop s’éloigner. Devant la pharmacie, la queue s’étire au fil des marques au sol. Les médecins s’ennuient et s’inquiètent. Leur covidrome est vide, mais leurs salles de consultation aussi. Où sont les malades, les autres, ceux « d’avant »? Il y a d’abord eu le déni, voire le défi, puis la peur, la panique, l’acceptation, l’action et aujourd’hui, il reste l’incertitude. À notre échelle, elle concerne nos choix de court terme.
Gérer les arrêts de travail des salariées fragiles, les arrêt de travail pour garde d’enfant, le chômage partiel, le besoin de se reposer, aussi, sans trop réussir à baisser la garde. Que fait-on des vacances prévues des salariés ?
Remplir les papiers, repousser les échéances des emprunts, demander un prêt de trésorerie.
Accepter, ou pas, de recevoir des animaux en consultation. Arrêter les vaccins, oui, mais les portées ? Les suivis de reproduction en élevage bovin, oui, non ? Ce n’est pas « vital » mais pourquoi mettre l’équilibre de l’élevage en péril si nous sommes au cul des vaches quand l’éleveur reste devant ? Et puis, les gestes barrières et les distances de sécurité deviennent très théoriques quand on fait un vêlage ou qu’on perfuse un veau. Mais nous voyons beaucoup de monde, trop, nous sommes « à risque » et la jeunesse n’est pas la première caractéristique de nos clients éleveurs de bovins.
C’est l’incertitude qui domine. Notre petite incertitude de vétérinaire, employeur ou pas, qui colle si bien avec celle qui s’empare de notre société.
L’incertitude, aussi, des scientifiques, qui s’accorde avec celle des politiques : on n’en sait pas assez sur ce virus, sur l’immunité qu’il suscite, sur sa circulation, même, pour deviner comment nous nous en sortirons.
L’incertitude, enfin, sur l’avenir : nous sommes à un point de bascule, comme en 2001, comme en 1989, comme en 1939, comme… Qui peut dire de quoi demain sera fait ? Je me sens comme lorsque je joue un diagnostic – et la vie d’un animal – sur des indices insuffisants. Inquiet, curieux, patient.
Humble, et incertain.

Ce billet a été écrit pour La Semaine Vétérinaire numéros 1850 et 1851 du 24 avril et du 1er mai 2020

mardi 7 avril 2020

Pour l'euthanasie ?

On suppose souvent que je suis pour l’euthanasie. Humaine, s’entend. Dans ces conversations anodines, ces réflexions qui tombent parfois. Parlant du chien, ou du chat : « Ah, au moins, lui on peut l’aider à partir. Il a de la chance. Une chance que nous n’aurons pas. »
Oui : je sais ce qu’est l’euthanasie, je la pratique, pas tous les jours heureusement, mais assez souvent pour qu’elle fasse partie de mon quotidien. Je décide, avec le ou les maîtres d’un animal, de mettre fin à sa vie. Exceptionnellement, il m’arrive de décider seul, quand un animal n’a aucun propriétaire connu. Animal trouvé, ou animal sauvage.
Dans ces moments là, nos clients se tournent vers nous, vétérinaires. Nous savons. Nous savons mettre fin à une vie d’une façon décente, nous savons donner la mort avec douceur, avec patience, dans le respect le plus attentif au bien-être de l’animal. Mais nous tuons. Je tue. Je tue parce que je pense, à ce moment là, que c’est la moins mauvaise solution. Soit parce qu’on me l’a expressément demandé, et que je suis d’accord, soit parce qu’on m’a demandé mon avis et que j’ai convaincu mes interlocuteurs que c’était la seule solution décente. Ce sont des discussions et réflexions parfois longues, mais qui doivent être menées avec la plus grande sincérité possible.
J’ai certainement eu tort, plusieurs fois. Il y a des erreurs, ou en tout cas des incertitudes, que je n’oublie pas. J’ai fini par accepter que je ne pouvais pas maîtriser cette incertitude. Le doute m’accompagnera toujours, même pour certaines décisions qui furent partagées avec mes confrères et consœurs. On m’a encore reproché, il y a un an ou deux, la mort de Congélo. J’ai été blessé, mais dans le fond, je sais que nous n’aurions pas du, même si c’est « facile » à dire aujourd’hui. Il n’y avait, à ce moment là, aucune autre solution. Aujourd’hui, les choses ne se passeraient pas comme ça. Aujourd’hui, nous trouverions un adoptant. C’était « juste » la mauvaise situation, au mauvais moment.

Je sais cependant à quel point l’euthanasie allège les souffrances qui ne sont plus de notre ressort, quand nous ne trouvons plus d’autre solution pour l’animal, quand nous nous heurtons aux limites de nos possibilités. Mais ces limites, avez-vous vraiment réalisé ce qu’elles sont ?
Il y a, tout d’abord, une limite purement médicale. Parfois, il n’existe tout simplement pas de solution. Certaines maladies ne peuvent être guéries, ou même gérées, parce que l’état de nos connaissances aujourd’hui ne nous le permet pas.
Il y a, ensuite, une limite économique. Des solutions peuvent exister, qui ne seront pas applicables car hors de portée de la bourse de tout un chacun. Ce sont ces mêmes limites qui nous font parfois choisir des pis aller, lorsque par exemple, la patte fracassée d’un chat ne sera pas réparée car les spécialistes demanderont une somme inaccessible. Plutôt que l’euthanasie, nous proposerons une amputation que nous pourrons réaliser, nous, généralistes de premier recours, et s’il le faut, nous étalerons les paiements sur une année. Mais parfois, c’est tout simplement inenvisageable. Notamment lorsque nous parlons d’animaux d’élevage, où l’éleveur doit, in fine, gagner sa vie.
Il y a, enfin, la limite de nos capacités en soins palliatifs (dont l’objectif, rappelons-le, est d’accompagner une fin de vie inéluctable par des soins n’ayant pas vocation à guérir la maladie, mais à prendre en charge la souffrance, dans sa définition la plus large). Nous sommes mauvais. Nous avons fait des bonds de géants en terme de gestion de la douleur et des maladies chroniques irréversibles, mais nous nous heurtons malgré tout à une réalité : des soins palliatifs de la qualité de ceux qui peuvent être offerts en médecine humaine nous sont inaccessibles, et le resteront probablement. Pour des raisons économiques, sinon scientifiques.
Voilà pourquoi je n’ai pas un avis tranché concernant l’euthanasie humaine : je crois qu’il existe d’autres solutions, très difficiles à comprendre et envisager pleinement lorsqu’on n’y est pas confronté. Je ne sais pas, moi-même, comment fonctionne un service de soins palliatifs. Je n’ai qu’une image très imparfaite des possibilités dont disposent nos médecins, nos infirmières, et les équipes qui les aident et les entourent. Mais je sais que vraiment, vraiment, il n’est pas envisageable de confondre l'euthanasie et les soins palliatifs, même lorsque ces derniers se concluent par une sédation. Il n’y a rien, moralement et techniquement parlant, de commun entre l’injection d’un poison à visée létale et l’administration d’un produit permettant de faire perdre conscience quand la souffrance devient trop importante. Et j’aimerais que, dans ma pratique quotidienne, cette seconde option me soit accessible. Ou, mieux, que j'aie les moyen de prodiguer de meilleurs soins palliatifs.
Ce n’est pas le cas. Alors, je continuerai à décider, pour un animal qui n’a rien demandé, que oui, il est « juste » que je mette fin à ses jours, alors que, probablement, il me fera confiance, comme il a toujours appris à faire confiance aux humains bienveillants qui l’entourent.

jeudi 2 avril 2020

Solidarité

Ça a commencé à l’échelle de notre équipe. Dès le vendredi 13, renvoyer notre ASV vulnérable à la maison avec nos quelques masques FFP2 hérités de l’époque de la grippe aviaire. Créer un groupe whatsapp avec vétos et ASV pour échanger pendant le week-end, pour imaginer à quoi allait ressembler la suite. Proposer des solutions pratiques immédiates, anticiper ce que nous maintiendrions et ce que nous annulerions. Imaginer comment nous adapter, comment communiquer, et garder le contact avec les confinés.
Ça a continué à l’échelle du village. Appeler un des médecin pour lui proposer notre stock de masques, blouses et surblouses, en faire l’inventaire, en garder quelques uns pour nous, et mettre le reste en cartons. Livraison dimanche soir à la maison médicale et à l’EHPAD.
Ça s’est poursuivi à l’échelle de notre « région », la moitié du département, via le groupe de discussion de notre GIE. Questions et réponses entre vétérinaires, voir comment chacune et chacun prenait la crise à venir et se préparait à ce qui allait venir. Que faire des prophylaxies, comment comprendre et recourir au chômage partiel, qui mettre en arrêt de travail et comment ? Comment naviguer entre les injonctions contradictoires du gouvernement ? Et s’appuyer sur les consignes claires de l’Ordre, même si certaines ne nous plaisaient pas. J’ai apprécié à sa juste valeur l’unanimité sur le sérieux de la situation, l’application générale de mesures difficiles pour nos cliniques, nos salariés, nos trésoreries. Nous savons ce que donne une épizootie mal contrôlée. Nous avons malheureusement l’habitude de ramasser les cadavres et de voir pleurer les éleveurs… Nous ne pouvons pas faire comme si nous ne savions pas.
Mais la chaîne ne s’est pas arrêtée là. Sur Twitter, j’ai vu les photos et les messages des écoles vétérinaires, des confrères et consœurs livrant leur matériel aux hôpitaux et aux EHPAD. J’ai vu mes confrères et consœurs s’engager massivement dans la réserve sanitaire. J’ai vu aussi des particuliers déposer des masques dans les maisons de santé ou les donner aux caissières des supermarchés.
J’ai surtout lu les messages bouleversants des aides-soignantes, des infirmières, des médecins réorganisant leur vie pour faire face, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, malgré l’impréparation, malgré les circonlocutions gouvernementales, malgré aussi la cacophonie invraisemblable provoquée par des chercheurs plus intéressés par leur propre gloire et leurs intuitions que par l’éthique médicale.
Au lieu des mesquineries de masques ou de caducées volés, des crasses faiblesses de l’humanité terrifiée, j’ai préféré regarder cette solidarité évidente, celle des soignants qui en reviennent aux fondamentaux : être là pour soulager, pour soigner, ou pour accompagner les derniers instants de ceux qui ne pourront être sauvés. Parce que finalement, c’est peut-être ça, la vocation. Ce qui reste quand on doit oublier le reste. Le fondamental, l’évidence. Nous soignons, et si nous ne pouvons pas soigner, nous pouvons certainement aider ceux qui nous soignent.
Je suis fier de ma profession. De mon Ordre. Mais aussi de ceux qui se mettent en danger pour faire fonctionner notre société, et bien sûr de ceux qui se mettent en danger pour nous soigner. Et, bien qu’elle me fasse si souvent désespérer, fier de l’humanité. Il suffit de savoir quoi regarder.

Ce billet a été écrit pour La Semaine Vétérinaire numéros 1849 et 1850 des 10 et 17 avril 2020

mardi 14 janvier 2020

Repriser les chaussettes

Le bras dans la vache, l’aiguille dans la main, je regarde, devant elle, l’ancienne porte qui menait de l’étable à la maison. Les trois marches que l’on retrouve toujours, parce que la chaleur monte, et qu’on voulait, je suppose, que la saleté reste en bas ? Elles sont toutes construites sur le même plan, ces vieilles étables, celles que l’on nomme les « étables neuves » : un large couloir central, et, symétriquement, une rigole sous le cul des vaches, avec un extracteur à fumier la plupart du temps, un quai sur lequel se tiennent les bêtes, trop court aujourd’hui pour le gabarit des bovins du 21ème siècle, une série de barres horizontales où l’on attache les chaînes et où se trouvent les abreuvoirs, et, derrière, une mangeoire et un passage étroit pour distribuer la nourriture en passant le long du mur. On entre à un bout de l’étable, par une double porte de la largeur du couloir central. Au-dessus des vaches, à un tiers de la distance entre la rigole et la mangeoire, de vieux tuyaux qui servaient, autrefois, à brancher les griffes de traite. Ici, on ne fait plus de lait depuis des décennies.
Le plafond n’est pas très haut. Entre les poutres dont on devine avec peine la blancheur originelle, des nids d’hirondelles, des toiles d’araignées qui semblent n’attraper que de la poussière et de la paille. Au-dessus, un grenier à foin délaissé depuis longtemps, car les boules rondes de 300kg ou plus ont remplacé les anciennes bottes pick-up que l’on faisait tomber par une trappe. Je la devine encore, bouchée par un mauvais contreplaqué. Le paradis des bestioles : les chauve-souris cachées entre les chevrons et les tuiles, avec quelques nids de guêpes, la chouette effraie planquée dans un vieux trou du mur. Sous elles, le grenier, les souris et les rats qui se faufilent entre le vélo des enfants devenus grands-parents, l’ancienne machine à laver et les bottes de paille oubliées. Les chats qui guettent, puis abandonnent pour aller chasser la croquette. Le plancher et sa vrillette. Dessous, les hirondelles qui, pour le moment, se réchauffent quelque part en Afrique. Les araignées. Et puis les poules, qui grimpent partout sur les passerelles et les pondoirs accrochés aux murs. Les quelques vaches. Ces trois canards qui se dorent au soleil en nous regardant travailler, nous, les humains. Et derrière eux, dans l’axe de la porte de l’étable : les Pyrénées immaculées.
Il y a moi, avec ma chasuble de vêlage en plastique vert.
Il y a l’éleveuse, Mme Hers, qui prendra sa retraite d’ici peu.
Il y a son mari, qui donne un coup de main quand il est à la maison, mais qui travaille pour une association collectant le patrimoine immatériel régional. Le patrimoine immatériel : notre histoire, en somme. La leur. Collecter : écouter, noter, transmettre. C’est notre conversation qui, sans doute, me rend si mélancolique et observateur. Elle va vendre ses vaches, elle n’en gardera qu’une ou deux, pour le plaisir et pour les ennuis. Une ferme de plus qui s’éteint, une « étable neuve », construite sur l’emplacement de « l’étable à l’ancienne », celle qui l’a précédée, celle pour laquelle la porte communiquant avec la maison avait été construite, avec ses trois marches.
Celle que je suis en train de recoudre s’en ira avec les autres. Elle ne vêlera plus jamais. C’était pourtant la première fois. A nos pieds, il y a son veau : mort. J’étais parti dès l’appel de Mme Hers, et arrivé en dix minutes à peine. Le placenta pendait par sa vulve. Dans son vagin, un cul, et juste un cul. Et un bout de queue : un siège, un veau qui vient par l’arrière mais pas avec les membres postérieurs en premier. Ça ne pouvait pas passer, et pourtant, elle l’avait poussé, elle l’avait enclavé. Il était sans doute déjà mort quand j’ai commencé à travailler, mais je n’avais rien dit. Pourquoi tuer l’espoir ? J’adorerais avoir tort. J’avais repoussé le veau vers l’avant, doucement mais fermement, pour pouvoir passer ma main en dessous et chercher les onglons de l’un de ses postérieurs. Éviter le cordon ombilical qui se promène quelque part dans ce flou de membranes. Tirer sur le jarret, la seule prise évidente, faire glisser la main le long du canon pour tenter d’envelopper les sabots et les ramener vers la sortie sans accrocher son cordon, sans planter la pointe du jarret dans la paroi utérine, au risque de la percer. Une fois, dix fois. C’est un casse-tête et un casse-bras, un jeu de mécanique, de force contrôlée et de géométrie, où je grimace de douleur à chaque fois que la vache pousse, ruine mes efforts et broie mon avant-bras entre son bassin et son veau. C’est chaud, c’est tiède, c’est visqueux et gluant, cela sent le sang et l’amnios, c’est doux et c’est violent. Elle pousse, je tire, je tords, je vrille, elle souffre, et moi aussi, un peu.
Je sens les tendons tirer dans mes avant-bras, j’aurai mal demain, j’ai déjà mal maintenant, mais je ne pouvais tout simplement pas arrêter. Je me concentrais sur les trois marches de l’étable, devant moi, devant la vache, sur l’ancienne porte qui menait à la maison, sur le visage de Mme Hers qui se demandait s’il serait vivant. J’insultais le coq gueulant dans l’étable à nous vriller les tympans, tout en souriant amèrement, en me rappelant que tout cela était appelé à disparaître.
Il m’avait fallu une bonne quinzaine de minutes pour réussir, enfin, à ramener le membre postérieur du veau dans le vagin de sa mère. Elle, bravasse, se tortillait à peine entre deux efforts d’expulsion, sans un seul geste violent. Sa patronne lui grattait le dos et la tête en essayant de ne pas penser au veau. Son mari me regardait, incertain, tenant la corde qui tenait la vache, prêt à tout lâcher si elle tombait. J’avais ramené un membre, il ne me restait plus qu’à aller chercher le second. Mais quand j’avais enfoncé mon bras jusqu’à l’épaule, elle s’était effondrée. Nous l’avions relevée rapidement, j’avais remis mes mains dans son vagin, et j’avais constaté ce que je craignais : une monstrueuse déchirure de l’utérus, à cause de la pression due à sa chute et de la position du veau. Ma main ne palpait plus une muqueuse utérine et des cotylédons, elle se promenait désormais entre un rein et la panse. L’utérus, lui, pendait quelque part dans le ventre. J’avais, du coup, saisi sans peine le deuxième membre, et l’avais ramené à la sortie. J’avais attaché les deux pattes à une corde pour une extraction finale assez facile. Mort, bien sûr. Et puis, dans un silence éloquent, nous avions relevé la mère.
Avec le cadavre de son veau étendu derrière mes talons, j’avais estimé les dégâts. Un utérus de vache, c’est, en gros, une chaussette. Le trou par lequel vous glissez votre pied, c’est la vulve. Derrière, il y a le vagin. Entre le vagin et l’utérus, le col. Un simple anneau presque complètement effacé lorsque la vache vêle, mais un sas bien fermé pendant la gestation. Derrière le col, l’utérus, un gros tube qui devient assez vite bifide, mais peu importe. Là, l’utérus s’était déchiré sur le périmètre derrière le col. La seule partie qui tenait encore, c’était un petit fragment de dix centimètres de large à peine, au plancher. De la base du cercle à gauche, en suivant l’arc parfait du col, jusqu’à la base du cercle à droite : plus rien. Heureusement, à cet endroit là, les énormes artères qui irriguent l’utérus s’échappent déjà dans les ligaments larges et ne risquent pas de se déchirer.
Devant ce constat, deux choix : l’euthanasie, inacceptable pour elle, pour eux, pour moi. L’autre étant de suturer au col l’utérus qui pend dans le ventre. Repriser une chaussette géante à bout de bras (la longueur du vagin, c’est en gros celle de mes avant-bras et de mes mains), d’une seule main, sans rien voir, sans piquer d’autre organe, dans un animal qui bouge mais pas trop, en ayant déjà mal aux tendons à cause du vêlage. Et avec ce putain de coq qui gueule toutes les cinq minutes avec l'arrogance d'un homme politique qui vient d'être élu à la présidence de la République.
Au moins, j’aurai les mains au chaud.
Alors j’ai recousu. J’ai choisi une aiguille courbe à pointe et section ronde pour ne pas risque de couper l’utérus en le perçant, d’environ 7cm de diamètre de courbure. Un gros fil résorbable, tressé, pour sa solidité et sa faible mémoire de forme. J’ai posé mon premier nœud en bas à gauche du 7/8 de cercle utérin à suturer, en piquant depuis l’intérieur de l’utérus vers l’extérieur, en traversant toute l’épaisseur, puis j’ai percé la base du col de l’extérieur vers l’intérieur. J’ai amené les deux extrémités du fil à la vulve, et j’ai fait glisser mon nœud jusqu’à le serrer en place. Et puis ensuite, avec mon très long fil, j’ai répété le mouvement : percer l’utérus de l’intérieur vers l’extérieur, la base du col de l’extérieur vers l’intérieur, serrer, et deux ou trois centimètres plus loin, recommencer. Avec le fil qui s’échappe du chas, avec mon surjet qui se desserre et que je resserre au fur et à mesure, avec les membranes du col qui me font perdre mes repères, avec le ligament large que, parfois, du bout du doigt, je confonds avec la séreuse. Avec cette aiguille dont le talon me blesse la main à chaque fois que je force pour percer le col, trop résistant. Avec la vache qui pousse de temps en temps, qui me fait perdre mon aiguille, heureusement plantée dans les muqueuses, qui me fait perdre mon fil, qui me fait perdre le col, qui me fait perdre l’utérus. Avec la bouse qui parfois me coule sur les coudes dans ces efforts. Avec ce salopard de coq qui ne mérite même pas la bouteille de vin avec laquelle je vais le faire mijoter s’il continue à gueuler (notez que le mari de Mme Hers l’a jeté dehors à coups de fourches et de jurons, mais que dix minutes plus tard, il est revenu, indigné, pousser un cocorico en se cachant entre les pieds d’une autre vache).
J’ai recousu et je me suis concentré sur la porte et sur les trois marches, sur les poutres et leurs araignées, sur les nids d’hirondelle encore inhabités, sur les souris au-dessus du plancher, sur la chouette dans son trou et sur les chauve-souris sous les tuiles. Sur cette étable neuve avec ses tuyaux de traite désaffectés depuis trente ans, sur la muqueuse et sur le col, sur la solidité du fil et le serrage du surjet, mais surtout pas sur ma main droite coupée, percée, sur mes doigts ankylosés ou sur le cadavre du veau à mes pieds.
Nous avons discuté, des femmes qui délivraient les sorts pour que les vaches soient fertiles, comme la grand-mère de Mme Arize, c’était la dernière; sur les méthodes d’avant pour que la vache adopte son fruit : prendre un chien noir et le jeter en travers du veau, mettre le bras dans le corps de la vache et en tirer tout ce que vous trouverez dedans, en frotter le nourri et le museau de la vache, prendre deux poignées de sel et les mettre dans le corps de la vache par la nature, lui donner son petit et elle l’aimera. Ne me demandez pas pourquoi.
J’ai percé et repercé, tiré, vérifié, exploré, jusqu’à compter les derniers passages : plus que trois, plus que deux, le dernier, et nouer, à nouveau, avec les deux bras cette fois, abandonner parce qu’elle pousse, et recommencer, d’une main. J’ai serré, bien serré. J’ai revérifié, surtout les extrémités du surjets. J’ai refait deux points en U, par sécurité. C’est un excellent surjet. C’est un très médiocre surjet. Ce n’est pas comme ça qu’on recoud un utérus. Normalement, pour une césarienne, on fait deux sutures : une simple, interne, assez semblable à celle que je viens de réaliser, puis une seconde, qui ne traverse que les couches superficielles et enfouit la première, pour ne laisser qu’une surface bien lisse du côté abdominal. C’est comme ça qu’on fait mais c’est impossible dans cette configuration, pour ce chantier que je n’ai pas appris à l’école parce qu’il faut être un peu con pour se lancer dedans.
Je suis un peu con.
Pénicilline, anti-inflammatoires, une ordonnance, et surtout, de l’espoir. C’est la quatrième fois que je tente ça.
Les trois premières ont survécu.

Merci à
Dr Animula @Animula_tenera
Maryvonne Rippert @pibole
Eris @Eris_Lepoil

jeudi 2 janvier 2020

La poule

Silencieuse, elle m’attendait à côté de la porte de l’étable. La soixantaine indéfinissable, avec ses boucles grises, son tablier en imprimé bleu à fleurs délavées et son nez perpétuellement froncé. Je m’étais toujours demandé la signification de cette mimique, ce sourire, ce froncement, ces yeux serrés. Était-ce sa façon de regarder au-dessus de lunettes inadaptées ?
Son mari se dandinait d’un pied sur l’autre. Sec, brun, silencieux. Le regard baissé. Il était de ces gens qui ne demandent jamais rien et sont gênés lorsque quelqu’un fait quelque chose pour eux, fusse-t-il le vétérinaire appelé par leur fils pour une vache ayant avorté.
J’étais sorti de l’étable, un sourire sur les lèvres. Je savourais le bâtiment ancien, la voûte de pierres, l’extracteur, les trois veaux gourmands dans leur parc de palettes et de bottes de paille, les volailles qui grattaient la terre battue, cette ferme et ces habitants d’une époque révolue.
Dans ses bras, elle tenait une poule. Je l’avais ignorée lors de mon premier aller-retour entre le coffre de ma voiture et la vieille étable, lorsque j’étais allé chercher un antibiotique. Cette fois, en ressortant, je lui avais demandé : « Alors, cette poule, que lui arrive-t-il ? »
Elle la gardait contre elle comme on porte un chat ou un bébé. Ils vendaient des œufs, du lait et des légumes sur le marché : je savais bien que chez eux, les poules avaient gardé leur place de pondeuses. Pas le genre de bête qu’on soignait, encore moins pour lesquelles on embêtait le vétérinaire.
« Elle maigrit, elle n’a qu’un an mais je vois bien qu’elle va mourir un jour ou l’autre. Pourtant elle mange, elle se promène, elle gratte. Et puis il y en a aussi des belles qui meurent. Je les trouve mortes, comme ça. »
Un patient est un patient. J’avais demandé si elles étaient vermifugées. Elle avait répondu par la négative. J’avais demandé si elles pondaient bien, vers quel âge elles mouraient, et je me demandais déjà si les « maigres » et les « belles » mouraient vraiment pour les mêmes raisons. Elle, avec sa crête trop palote, complètement flapie, son bréchet saillant et, malgré tout, ses mouvements vifs et précis, ne m’inspirait pas grand-chose. De plus, je n’avais pas le temps. En ce lendemain de jour férié, les consultations m’attendaient à la clinique où le planning dégueulait déjà une atroce litanie de sang et de larmes mêlées.
Cette visite devait être ma bouffée d’oxygène.
« Je vous l’emmène, je l’autopsierai tout à l’heure. A mon avis il y a des parasites, mais il doit y avoir autre chose, ce n’est pas logique. »
Nous l’avions glissé dans une boîte à chat, et j’étais reparti avec la poule sur mon siège passager.

La journée n’avait pas failli à ses promesses. J’écoutais mes collègues rire, souvent trop fort, dans cette course insensée. On souhaitait une bonne année, même si on avait envie d’aller s’enterrer. The show must go on. Aujourd’hui, nous n’avions pas le temps de pleurer nos morts. Même si chacun d’entre nous avait pris le temps qu’il fallait avec ceux qui partaient, dans l’intimité de ces salles de consultations où s’éteignent les cœurs, même si chacun d’entre nous avait écouté, avait accompagné, en essayant de ne rien laisser paraître, parce qu’il faut se blinder. Parce qu’aujourd’hui, nous étions trop peu nombreux pour nous autoriser à craquer. Même si lorsque nous fermions les yeux, nous voyions le sang, nous voyions les larmes. Et moi j’arpentais la clinique, inlassablement, de la salle de consultation à celle d’échographie, du chat accidenté au gros toutou à vacciner, de l’accueil au chenil, de la chatterie au laboratoire. Examiner, écouter, réfléchir, conseiller. Soigner.

Ou euthanasier.

J’arpentais et à chaque fois que je passais dans le couloir, j’entendais la poule caqueter. Je savais que je l’avais emmenée pour l’autopsier, pour poser le diagnostic qui soignerait le reste de la basse-cour, et je me demandais à quoi cela rimait. Alors, à 19h, alors que les choses s’étaient enfin calmées, j’avais ouvert son panier, j’avais ramassé une fiente. Elle m’avait regardé, maigre à faire peur peut-être, mais fière comme seule peut l’être une poule sur son tas de fumier. Et j’avais mis sa fiente à décanter. J’avais trouvé les œufs des parasites, bien trop nombreux. Je ne voyais cependant pas trop en quoi cela pouvait tuer celles qui n’avaient pas maigri, mais je ne voyais pas non plus quel serait l’intérêt, ce soir, de tuer celle-là et de l’autopsier.

Alors j’avais appelé le fils, et j’étais repassé à la ferme avec un vermifuge et la poule dans son panier. Il avait sobrement commenté, avec un sourire sincère : « alors, elle n’y est pas passée ».

Non, elle n’y est pas passée, nous allons commencer par la vermifuger, et, sans doute, elle ne sera pas sauvée, parce qu’il est probablement trop tard pour elle. Mais lorsque l’une des « belles » mourra, il sera toujours temps de l’autopsier. Quant à celle-là, qu’elle retourne fièrement trôner sur son tas de fumier.

vendredi 15 novembre 2019

Lettre pour monsieur Ourbise

Cette lettre a été écrite et envoyée une dizaine de jours environ après l’euthanasie d’Ozone.

Chers madame et monsieur Ourbise,
Voici une petite lettre qui vous surprendra peut-être, mais j’avais envie de vous écrire, n’ayant pas eu la possibilité de vous parler vraiment lorsque nous nous sommes croisés à l’accueil, à la clinique.
Je tenais tout d’abord à vous dire à quel point je suis désolé par la mort d’Ozone. J’ai espéré pouvoir le sauver, me raccrochant aux éléments les meilleurs dans ses analyses, à cet espoir qu’ils offraient, sans insister assez sur les risques qu’il courait malgré tout. J’ai espéré que sa néphrite pourrait être contrôlée par les antibiotiques, que ses reins auraient assez de réserve pour repartir.
J’avais tort.
Je suis navré pour Ozone, et pour le faux espoir que cela vous a donné, surtout avec ce petit mieux qu’il a montré pendant les 24 premières heures, quand la perfusion l’a aidé.
Je suis navré aussi que vous ayez eu l’impression que ma collègue, la Dr Lucie Hers, se soit occupée de votre compagnon « à la va-vite ». J’avais passé la soirée de la mort d’Ozone avec elle et notre consœur Aurélie Tolzac pour chercher des solutions. Elle était désolée d’avoir pu donner ce sentiment. Je sais son implication et l’attention qu’elle consacre aux animaux que nous soignons, y compris et surtout dans ces moments difficiles.
Je suis complètement à votre disposition si vous souhaitez reparler de tout cela.
Très sincèrement,
Dr Sylvain Balteau

Les euthanasie sont des moments très compliqués, et la colère de M. Ourbise qui a appelé quelques jours après la mort d’Ozone pour dire que son euthanasie avait été bâclée, alors qu’elle s’était déroulée dans des conditions idéales, pouvait sans difficulté être expliquée par la violence de cette perte. J'avais débuté la prise en charge d'Ozone mais je ne pouvais être là lorsque la décision d'euthanasie a été prise (ce que je n'avais pas précisé à M. Ourbise, si ma mémoire est bonne, décuplant probablement son désarroi). Ma collègue Lucie avait été blessée par ses mots, d’autant qu’elle avait fait très attention à ce que tout se passe « pour le mieux ».
M. Ourbise a rappelé un mois environ après avoir reçu cette lettre pour présenter ses excuses à ma consœur, expliquant à quel point la mort de son chien avait été difficile, à quel point il avait voulu croire à ses chances, et à quel point il lui manquait.

lettre-1.jpg

mardi 29 octobre 2019

Deuxième avis

Je n’ai pas confiance. Et s’il se trompait ? Il y a peut-être une autre solution ? Je voudrais qu’il soit soigné autrement. J’ai confiance, mais je ne peux pas croire qu’on ne puisse pas faire plus ! Une autre chance ? Il m’a prise pour une conne ! Il est trop vieux. Il est trop jeune ! Elle est trop féminine !

Qui a raison ? Qui a tort ? Le premier qui a parlé ? Ou plutôt le dernier ? On prend un troisième avis pour trancher ?

Demander un second avis est une démarche normale. Naturelle. Pas pour tout et tout le temps, mais il y a bien des situations qui méritent, sans doute, un autre regard. Que la seconde réponse soit la même, ou pas. C’est un sujet, oh, pas tabou, mais gênant. Aussi bien chez les vétos que chez leurs clients. J’ai régulièrement en consultation des chiens, des chats, parfois des chevaux, qui ont déjà vu un confrère ou une consœur pour un même problème. Et il est évident que certains de mes clients sont allés chercher un autre diagnostic, une autre prise en charge. C’est naturel… mais personne n’aime en parler.

Lire la suite...

jeudi 29 août 2019

Un jour de repos

J’ai mal au crâne. Un genre de coton autour des yeux. Probablement une petite insolation. Allongé dans mon lit, j’erre sur les réseaux sociaux. Nous sommes samedi, il est 22h, mon astreinte a démarré depuis 3 heures, à la fermeture de la clinique. Jusque là, tout va bien. A peine deux appels, gérés sans difficulté au téléphone. Aujourd’hui, je ne travaillais pas. Pas vraiment. J’étais d’astreinte la nuit précédente, comme les trois d’avant et les douze prochaines (les vacances des autres, c’est atroce). Hier, il y a bien eu cet appel lunaire vers 23h, d’un homme qui avait trouvé un chat « avec de drôles de convulsions, et qui hurle bizarrement, au milieu de la rue, mais ce n’est pas le mien, non, je ne peux pas vous l’amener il a l’air agressif, vous pourriez venir ? Nous sommes dans la rue qui monte ? »
Je m’étais donc lancé dans cette improbable expédition, armé d’une boîte à chats, d’une serviette éponge et d’une paire de gants en cuir. J’avais descendu à pied la rue qui monte, il y avait 4 ou 5 personnes qui riaient et discutaient fort dans la lumière des phares. Leur voiture barrait le bas de la rue. Un peu plus haut, dans le caniveau, il y avait le chat. Manifestement accidenté, du sang autour de lui, conscient, très algique, très stressé, peu agressif mais dangereux par peur, je lui avais posé la cage devant le nez, il s’était jeté dedans, couvert de merde et de sang, en me crachant dessus. Pour attraper un chat terrorisé, incapable de s’enfuir, l’astuce, c’est de lui offrir un refuge. J’avais fait forte impression sur ces voisins qui m’avaient appelé, en tout cas. Ils avaient bien une idée du propriétaire, mais il n’était pas là. On verrait le lendemain.
J’avais pris congé rapidement, j’étais rentré à la clinique, j’avais ouvert la boîte à chat dans une de nos cages. Le chat était tellement stressé que je pouvais le manipuler. Pas anesthésiable, mais de toute façon, il n’était pas temps de pousser le diagnostic. D’abord, gérer la douleur. J’avais réussi à placer toutes mes injections, il était tellement mort de trouille qu’il ne pensait pas à mes aiguilles lorsque je lui cachais la tête sous la serviette. J’avais tout noté sur une feuille scotchée à l’écran de l’ordinateur de l’accueil (fiche informatique 2019, modèle minuit). On verrait le lendemain.
Aujourd’hui, quoi.
Aujourd’hui, je ne travaillais pas. Enfin, juste en seconde ligne. Ma collègue gérait la clinique, en tout cas la canine, j’interviendrais seulement en cas d’urgence ou de visite sur des bovins ou équins. En cette saison, peu de risque. Certes, il y avait la chasse, mais j’espérais que la chaleur prévue la ferait cesser rapidement.
A 9h30, je restais seul à la maison avec mes enfants. A 9h45, je leur suggérais de s’habiller, au cas où on m’appellerait : il faudrait partir vite. A 10h, le téléphone sonnait : 5 chiens de chasse, et le planning standard déjà saturé. C’était pour moi !
J’arrivai en même temps que les chiens de chasse à la clinique. J’y abandonnai mes filles à leur sort, laissant un message à ma moitié pour qu’elle sache où les retrouver. Les adultes seraient trop occupés pour regarder : je ne savais quelles aventures elles sauraient inventer.
Le premier chien de chasse avait une plaie à la tête qui saignait beaucoup, et comme il s’était joyeusement ébroué en montant sur la table, il nous avait constellé de taches rouges, tout comme le sol, les murs et les meubles. Je n’ai pas vérifié le plafond. Il s’était ensuite débattu en entendant le bruit de la tondeuse, en rajoutant donc une couche, j’avais fini par abandonner et poser le cathéter au milieu des poils. Il fallu l’anesthésier pour que cesse la constellation hémorragique. Ma blouse et mon visage étaient couverts de taches de sang. Le chasseur aussi. Plusieurs fois au cours de la première heure de suture, j’ai vu mes princesses passer la tête par l’une des portes de la salle de chirurgie. Je les ai invitées à rester pour regarder si elles le souhaitaient, elles sont reparties sans mot dire. Il y a quelques années, l’aînée assistait à ces séances de couture, de pneumothorax, de ventres ouverts et de membres démontés dans les bras des chasseurs. Elle avait six mois. Aujourd’hui, elle ne reste pas. Mais je sais que tout à l’heure, elle me demandera : « est-ce que tu les as sauvés, ceux-là ? ».
Aujourd’hui, oui, je les ai sauvés. J’achevai le dernier point à midi, une bricole sous anesthésie locale. Les autres chiens s’étaient bien réveillés, tout le monde pouvait rentrer. Du spectaculaire, mais rien de grave. Par contre, mon assistante m’avait ajouté deux visites : deux vaches à voir chez une éleveuse, et un chien en fin de vie, pour une euthanasie à domicile. Pour 14h. Je lui demandai de les appeler, je préférai y aller maintenant. Comme ça, je serais tranquille pour gérer les prochaines urgences cet après-midi. Ou rester paisiblement chez moi.
A 12h15, je garais ma voiture chez Mme Estours, l’éleveuse. 32°C sur le thermomètre de la voiture, les chiens de chasses étaient forcément tous rentrés, je n’en aurai pas d’autre à réparer.
Je commençai par voir une vache qui se remettait mal d’une mammite. Transit en berne, rumination presque au point mort, rumen impacté. Une pompe à bras, un long tuyau, et j’envoyai 20 litres de flotte additionnée de sels et de 2 litres d’huile de paraffine dans sa panse, histoire de déboucher la plomberie. Tant qu’à y être, elle me montra une autre vache, une boiterie récente, elle espérait un panaris ou une autre bricole. Je pensai plutôt à une lésion haute. Un bras dans son rectum, je lui demandai de la faire marcher. Les craquements ressentis à l’intérieur de son bassin me confirmèrent mon hypothèse : fracture du pelvis. Du repos, un sol stable, pas d’autres vaches, et elle s’en remettrait sans doute assez bien. Juste assez pour être dans les dernières à partir, car au fil de la visite, l’éleveuse me confirma ce qu’elle annonçait depuis longtemps : sa cessation d’activité prochaine. Ses fils ne reprendraient pas de bétail. Une ferme de moins. Une de plus. Cela fait des années qu’à chaque visite, elle m’explique la dernière crasse administrative inventée. Les conditionnalités des primes, les documents, les délais, les petites lignes. Le prix du lait. « A 67 ans, vous croyez vraiment que je suis capable de les gérer, leurs entourloupes ? S’ils veulent nous faire crever, qu’ils nous le disent au lieu de faire semblant ! »
Mes nuits vont continuer à s’apaiser, mais me restera-t-il encore longtemps des vêlages à raconter ?
A 13h15, j’étais assis à une table de jardin sous un saule pleureur. Je caressais une vieille saucisse qui ne savait pas trop si elle devait m’aboyer dessus, m’ignorer, vivre, mourir ou aller manger. La vieillerie incarnée, avec un cancer inopérable. Ce matin, elle avait fait une longue et épuisante crise de toux, ils s’étaient décidé : c’était terminé. Son indignation en constatant que j’osais débarquer chez elle au lieu de rester enfermé dans la clinique où ses maîtres s’obstinaient à l’amener régulièrement les avaient fait douter.
J’avais écouté l’avis de chacun : les grands-parents, les enfants, les petits enfants. J’avais questionné, assis en rond sous le saule, au bord du canal du moulin, à une table de jardin autant de guingois que la vieille bicoque et leur chien. Nous avions conféré. La conclusion, finalement, serait que la mort pouvait bien attendre, ce que la vieille chienne avait confirmé en allant vider sa gamelle d’une démarche incertaine.
A 14h00, j’étais chez moi, j’avais mangé. On ne me rappelait pas. J’allais donc pouvoir me consacrer à massacrer des ronciers à la débroussailleuse pour excaver les clôtures qui se dissimulaient, je le savais, quelque part en dessous. Pour faire tomber les ronces qui partaient à l’assaut des noyers, accompagnées de lianes indéterminées. A 17h00, trempé de sueur, j’achevais le dernier roncier. Ma femme me tendit le téléphone et 1/2 litre d’eau : « un vêlage chez M. Garbet. »
Un vêlage chez M. Garbet, ce serait probablement une césarienne. L’ambiance serait différente de chez Mme Estours à midi. Ici : 200 vaches, autant de vêlages, de grands bâtiments, et des gens très déterminés. Je me garais devant l’une des trois stabulations, la plus petite, celle des « tantes », les vaches laitières utilisées pour faire téter les veaux de lait. Entre les barrières, une montbéliarde. Autour des barrières, le patriarche, sa belle-fille, sa petite-fille.
Je su que j’allais suer. J’enfilai ma combinaison en plastique, mes gants. Une exploration vaginale : une torsion utérine, col fermé, irréductible. Césarienne inévitable. Tous soupirèrent, puis le ballet commença : deux seaux, de la paille propre, la cordelette pour attacher la queue de la vache à son jarret, histoire d’éviter qu’elle colle son toupillon plein de merde dans la plaie chirurgicale, la corde entre les jarrets, pour limiter les coups de pied. J’injectai des tocolytiques pour faciliter la manipulation de l’utérus : première mauvaise surprise, la vache me bondit dans les bras. Une pince mouchette plus tard, je lui rasai le flanc, puis le désinfectai. Lorsque mon aiguille toucha sa peau pour l’anesthésie locale, elle rua à nouveau dans les brancards. Il allait falloir la sédater. Pour elle, et pour nous.
La césarienne à proprement parlé se déroula sans réelle difficulté. Anesthésier le cuir et le muscle, inciser, écouter mon téléphone sonner, repousser les intestins à leur place, réduire la torsion utérine, repousser les intestins à leur place, inciser l’utérus, écouter mon téléphone sonner, repousser les intestins à leur place, extraire le veau, le réanimer, sortir l’utérus du ventre, écouter mon téléphone sonner, recoudre l’utérus, le remettre à sa place, suturer le premier plan musculaire, écouter mon téléphone sonner, regarder la vache tomber au sol, l’insulter, écouter mon téléphone sonner, détacher les cordes, se dire qu’évidemment, il fallait que comme les tartines, elle tombe côté confiture (mais heureusement le plan musculaire profond était suturé…), puis l’aider à se relever, écouter mon téléphone sonner, nettoyer et désinfecter la plaie pleine de fumier, faire la deuxième suture musculaire, puis la cutanée, écouter mon téléphone sonner, injecter antibiotiques et anti-inflammatoires, vérifier le veau un peu sonné et puis, prendre congé. Après avoir enlever mon t-shirt totalement détrempé, façon sortie de machine à laver sans essorage.
Ah : et écouter les 5 messages sur mon répondeur. Passant de « AAAAAAH c’est affreux » à « AAAAAH mais pourquoi vous ne répondez pas ?» puis à « Bon ben je pars ailleurs ». Rappeler ceux dont je ne savais pas s’ils avaient trouvé un confrère ou une consœur, et puis, une fois avoir tout géré, rentrer à la maison.
Il était alors 19h et quelques, l’heure de terminer cette journée de repos et de débuter l’astreinte. Après avoir lancé une machine à laver.

Veau montbéliard

lundi 15 juillet 2019

Tu l'attendais

Chancelant et espérant, tu te tenais devant la porte de mon chenil. Avec ta tronche de griffon déshydraté, tes poils blancs et tes yeux enfoncés, tu guettais à travers cette vitre, sans trop savoir ce que tu observais. Tu savais juste que c’était par là qu’il s’en était allé.
Dans ta vieille caboche de chien obstiné, tu savais juste qu’il était parti, tu voulais juste le retrouver. Tu étais tombé de ta cage, pour t’évader, tu avais glissé, tu t’étais relevé. Je t’avais doucement accompagné.
Tu attendais.
Tu l’attendais.
Et moi je lui téléphonais, je lui disais, qu’il n’y avait plus rien, à espérer. Je lui disais que tu souffrais. Que tu mourais de faim, que tu mourais de soif. Que tu t’en allais.
Et toi, toi tu aurais bien voulu t’en aller, marcher, sans savoir où tes pas te conduiraient, mais tu étais resté ici, avec moi. Tu n’avais lancé qu’un regard indifférent à ma tondeuse, à mon garrot et à mes seringues. Tu ne me regardais pas, tu ne m’entendais pas.
Tu te tenais devant cette porte, tu attendais comme attendent tous les chiens, comme ils attendent toujours les humains. Tu espérais, inconditionnellement. Tu te rappelais les sangliers, les courses dans les bois, dans les prés. Les caresses, le canapé. Ta vie de chien, sa vie d’humain. Pour toi son salon, pour lui l’usine, pour vous, parfois, les évasions dans les champs et les bois. Dans les ronciers. Chasser. Combien de fois t’ai-je recousu ? Combien de nuit as-tu déjà passé ici, avec moi ? Déjà, déjà : tu l’attendais. Mais alors, alors : toujours, il revenait.
Il ne viendra pas.
Il pleure, je le sais, j’ai entendu sa voix se briser. Il pleurait comme pleurent ceux qui n’osent pas pleurer. Il savait que tes reins avaient lâché.
Alors je me tiens assis à côté de toi, devant cette porte, je t’ai regardé espérer, je t’ai contemplé, dans toute ta caninité, je t’ai contemplé devant ton reflet, et j’ai injecté. Quand tu as chancelé, je t’ai accompagné, je suis là pour toi, pour que tu tombes dans mes bras. Déjà, tu n’y voyais plus, qui sait ce que tu percevais ? Qui sait ce que tu perçois ? Je me rappellerai de toi, de tes courses dans les bois.

lundi 18 février 2019

L'effet placebo en médecine vétérinaire

Depuis quelques mois, la question du déremboursement de l’homéopathie par la sécurité sociale a amené de nombreux débats, témoignages, pétitions et tribunes pour ou contre les médecines dites « alternatives ». Régulièrement, l’argument de l’inexistence de l’effet placebo chez les animaux et la supposée efficacité de l’homéopathie vétérinaire sont mises en avant par les défenseurs de cette dernière.

Roselyne Bachelot, pharmacienne, ex-ministre de la santé, a par exemple récemment déclaré sur un plateau télévisé : « J’ai soigné mon chien à l’homéopathie. Alors là, l’effet placebo est assez limité  Peut-être qu’avec mes granules il se disait cette femme-là me veut du bien… Parce que ça marchait très très bien ! »[1]

Ce sujet déborde largement de la question des médecines dites « alternatives » : nous ne prêtons pas assez attention à la notion de placebo. Tout comme à celle d'imputabilité.
Est-ce que ce chien va mieux grâce à mon traitement ? Que signifie ce symptôme ou ce résultat d'analyse dans le cadre de sa maladie ? Est-ce vraiment parce qu'il est vieux qu'il a un coup de mou ?
Et puis : que suis-je en train de faire ? A quoi cela sert-il ? Est-ce aussi utile que je le crois ? Que je l'ai cru ?
Le placebo est une notion essentielle qu'aucun praticien ne devrait négliger, car elle est au cœur de l'évaluation de nos propres pratiques. Je pense qu'on ne peut pas être un bon soignant si on est pas capable de se remettre en question, de douter de ses propres convictions, de ce qu'on a appris. L'effet placebo, c'est l'une des raisons pour lesquelles on peut se planter en croyant bien faire. Et même en faisant les choses tout à fait bien, selon les données actuelles de la science etc.

L'effet placebo, de quoi s'agit-il ?

Il existe plusieurs définitions de l'effet placebo. Au plus simple ? L'amélioration des symptômes d'un patient associée à l'administration d'une substance inerte.[2]
J'aime mieux : l'amélioration des symptômes d'un patient attribuables à la rencontre thérapeutique, avec ses rituels, symboles et interactions.[3]

On oppose logiquement l'effet placebo à l'effet « réel » des traitements administrés au patient. Du point de vue de son efficacité, le minimum attendu d'un médicament est de faire mieux qu'une substance inerte administrée à un patient. C'est la base de la recherche pharmaceutique moderne : un nouveau traitement est administré à des patients, mais certains d'entre eux recevront un faux traitement ayant la même apparence, sans que le patient ni le praticien chargé du traitement ne sache ce qui est réellement administré (ce sont les fameuses études en double aveugle, et pour faire ça bien, on choisit qui reçoit quoi au hasard). On comparera l'évolution des symptômes des patients ayant reçu soit le placebo, soit le vrai traitement.
Mais la notion d'effet placebo dépasse de loin le cadre de la recherche, même si c'est là qu'elle a été découverte et définie, plutôt en tant qu'obstacle qu'autre chose d'ailleurs : l'effet placebo existe également dans le quotidien de tout thérapeute, où à mon avis, il doit être vu plutôt… comme un allié un peu capricieux.

Au sens le plus rigoureux du terme, y compris dans le cadre d'une prise en charge thérapeutique ou de la recherche, l'effet placebo n'est pas la seule « cause » de l'amélioration des symptômes des patients (toujours en excluant bien sûr l'effet réel des médicaments). Une maladie, nous le savons bien, peut guérir spontanément. Ses symptômes peuvent s'améliorer naturellement – ou s'aggraver – et cela n'a rien à voir avec la rencontre thérapeutique. On sait aussi qu'un patient impliqué dans un protocole de recherche sera probablement mieux suivi qu'avant, qu'il aura tendance à mieux suivre ses autres traitements, à faire plus attention à ses soins, amenant une amélioration de ses symptômes non liée à ses attentes ou à ses croyances : ce n'est pas de l'effet placebo (mais l'effet Hawthorne).[4]

Bien sûr, l'effet placebo ne concerne pas que les molécules inertes : il est déclenché également par les traitements réellement actifs, qu'ils soient chimiques (les médicaments) ou physiques (kinésithérapie par exemple). Un exemple : une étude sur la migraine intermittente a montré que lorsque les patients prenaient une molécule inerte étiquetée « rizatriptan », l'effet du traitement n'était pas très différent de celui de la vraie molécule étiquetée « placebo ». Par contre, l'effet analgésique du rizatriptan étiqueté « rizatriptan » leur était supérieur de 50 % ![5] On pourrait imaginer une « simple » additivité de l'effet réel et de l'effet placebo… mais les choses sont bien sûr plus compliquées.[6]

Sans rentrer dans l'étude du fonctionnement neurobiologique de l'effet placebo (les choses sont mal comprises même si on a montré la mise en œuvre de mécanismes connus impliquant des neurotransmetteurs, l'activation de certaines zones du cerveau)[7], on sait qu'il repose sur la rencontre thérapeutique, sur les attentes du patient, et sur ses croyances. Cette définition implique d'ailleurs que les mécanismes de l'effet placebo au sens large dépassent largement le cadre de la médecine.
Mais pour en rester au domaine qui nous concerne, l’effet placebo découlera par exemple de la confiance qu'un patient porte en son thérapeute. « C'est un bon médecin, il a guéri ma voisine qui avait une pneumonie ». « Il soigne ma famille depuis toujours. » « Il est vieux et expérimenté. » « Il ne reçoit pas les visiteurs médicaux, lui. »
Mais aussi des rituels autour de la consultation médicale. « Il prend toujours ma tension. » « Il m'a fait une piqûre. »
Mon premier employeur m'interdisait de faire une consultation sans injecter quoi que ce soit au patient, tout comme on m’a dit de toujours « mouiller » le poil de l’animal avec de l’alcool avant d’injecter. Les rituels... La façon d’interagir est importante aussi. « Il est franc, il me regarde dans les yeux, il me serre la main. »
Les symboles. « Il a sa plaque cuivrée devant sa porte. » « Sa salle d'attente est toujours pleine »
Tout cela n'est ni scientifique, ni rationnel. C'est peut-être aussi pour cela que l'effet placebo semble détesté par les chercheurs : cet irrationnel s’immisce dans les études les mieux calibrées, et doit être évalué avec la plus grande rigueur.

Peut-on conclure de tout cela que l’effet placebo ne peut pas exister chez l’animal ?

L'effet placebo sur le soignant (caregiver placebo effect)

Roselyne Bachelot oublie (outre la possibilité d'une guérison naturelle n'ayant rien à voir avec les granules) que les symptômes observés chez son chien sont, justement, observés. Par elle. Par ses proches peut-être. Ou par son vétérinaire.
Ces symptômes sont subjectifs (degré de douleur, intensité d'une boiterie, d'un prurit…) ou objectifs (température rectale, fréquence cardiaque, fréquence de crises d’épilepsie…). Dans les deux cas, des observations très similaires à l'effet placebo tel que décrit ci-dessus chez l'homme apparaissent dans les études pharmaceutiques vétérinaires. Alors, que se passe-t-il ?

On imagine bien qu'un chien ou une chèvre n'a pas de croyances ou d'attentes concernant ma compétence ou mes médicaments. Qu'ils ne sont pas sensibles à ma belle plaque cuivrée ou à mon stéthoscope, et que mon thermomètre les ennuie plus qu'il ne les rassure. Que pour eux, la rencontre thérapeutique n'apporte rien concernant leurs symptômes, même si certains sont ravis d'obtenir une friandise ou quelques caresses. Par contre, l'effet placebo sur le soignant – propriétaire ou vétérinaire – qui observe les symptômes de l'animal, cette altération de l’évaluation des symptômes de l’animal a, lui, été clairement démontré.

Prenons par exemple une étude de 2012, incluant les chiens du groupe placebo d'une vaste étude prospective sur sept sites, randomisée en double aveugle contre placebo, évaluant l'innocuité et l'efficacité d'un anti-inflammatoire dans le traitement de boiteries secondaires à l'arthrose. Les chiens ont été évalués grâce à des plate-formes de force pendant sept semaines, des outils capables de mesurer les différences d'appui du chien sur ses quatre membres (et donc d'objectiver la boiterie, à défaut de déterminer sa gravité). Les propriétaires des animaux avaient un questionnaire à remplir pour évaluer la boiterie, et des vétérinaires spécialistes en orthopédie (diplômés de l'American College of Veterinary Surgeons) étaient chargés de juger de plusieurs critères concernant la boiterie et la douleur manifestées par les chiens. Ces évaluations subjectives ont été comparées aux données objectives fournies par les plate-formes de force. Pour près de 60 % des chiens qui recevaient un placebo, leurs maîtres ont estimé que leur boiterie s'était améliorée alors que les plate-formes de force ne trouvaient aucune amélioration. Pour près de 40 % des chiens qui recevaient un placebo, les vétérinaires spécialistes, dont le diplôme est l'un des plus exigeants de la planète, ont estimé que la boiterie s'améliorait alors que les plate-formes de force ne détectaient aucune amélioration. Alors que 50 % des chiens, et leurs maîtres comme leurs vétérinaires le savaient, recevaient un placebo (rappelons que cette étude s'est nichée dans une étude plus vaste sur l'efficacité de cet AINS).[8]

Un autre exemple, dans un autre contexte : en s’intéressant aux données de 3 études comparant chacune une thérapeutique anti-épileptique avec des placebos, deux études ont trouvé une baisse de la fréquence des crises d’épilepsie de 27 et 48 % avec les traitements actifs, mais ces mêmes études trouvent une réduction de la fréquence des crises d’épilepsie de 26 à 46 % avec les placebos ! Tout ceci est donc non significatif...[9] Or les rares études publiées par ailleurs sur de nouveaux traitements (gabapentin, levetiracetam, zonisamide) n’ont pas été faites contre placebo et trouvent des amélioration de la fréquence des crises d’épilepsie de 41 à 80 %… Qu’en conclure ? Que penser de l’efficacité de ces nouveaux traitements ? A 80 %, on peut supposer qu’il se passe quelque chose, mais à 40 % ?

Cela pousse à l'humilité, non ? En tout cas, à prendre avec des pincettes nos propres observations et celles des propriétaires de nos patients quand à l'efficacité réelle des thérapeutiques mises en place, qu'il s'agisse de médicaments ayant prouvé leur efficacité, comme les AINS dans cette étude, ou bien sûr, de la soit-disant efficacité de compléments alimentaires ou de l'homéopathie.

C'est exactement la même chose que l'effet placebo « classique » : nous avons l'impression d'aller mieux, mais pour les symptômes objectifs, la réalité est en général toute autre.
Rappelons cet exemple très connu de l'effet placebo dans le traitement de l'asthme : en comparant des mesures objectives (spirométrie) chez des patients recevant soit un bronchodilatateur par inhalation, soit un faux bronchodilatateur par inhalation, soit de l'acupuncture, soit rien du tout, on a observé une amélioration objective chez 77 % des patients recevant le vrai bronchodilatateur, et chez environ 20 % des patients recevant un placebo ou rien du tout. Du point de vue du patient, par contre, les résultats sont tout autres ! Quel que soit le traitement reçu, réel ou placebo, 50 % des patients déclarent se sentir mieux (contre 20 % chez ceux ne recevant aucun traitement).[10] C'est très important : un nombre non négligeable de patients se sentent mieux bien que leur maladie ne soit pas du tout améliorée… ce qui les met en danger !

Que devons-nous en conclure ?

Un animal peut nous sembler aller mieux parce que nous voulons croire que c’est le cas.
Il peut aller objectivement mieux parce que sa maladie s’améliore spontanément, ou que ses symptômes, la douleur arthrosique par exemple, s’améliorent ou s’aggravent naturellement.
Il peut aller mieux tout simplement parce que la personne qui s’occupe de lui a décidé de lui consacrer plus de temps, d’attention, d’améliorer son alimentation.[11] Il peut aller mieux parce qu’il a été conditionné à se sentir mieux lorsqu’on lui administre des traitements, analgésiques notamment.[12]

Soyons réalistes : nous sommes mauvais pour déterminer l'efficacité réelle d'un traitement administré à nos patients, et leurs propriétaires sont encore pire. Nous voulons qu'ils aillent mieux. Nous posons un diagnostic, nous proposons un traitement adapté, et nous, soignants, observons souvent une amélioration. Qui peut être complètement illusoire.
Comment éviter ou limiter cet écueil ? En ayant conscience de son existence ! En admettant que nous sommes bourrés de biais, d'attentes, d'espoirs. Nous voulons que nos patients aillent mieux, au risque de nous leurrer. Nous avons confiance en nous, nous avons confiance en nos traitements, nos clients aussi. Et puis, il est plus confortable pour nous de penser que nous sommes utiles et efficaces, surtout quand nos patients s’améliorent !
Nous devons douter de nos observation, de notre expérience personnelle. Nous devons baser notre pratique sur des données objectives, celles de la science, des études bien conduites.
Nous devons autant que possible nous appuyer sur des observations objectives, et non sur des témoignages ou des données subjectives. La satisfaction de nos clients, les propriétaires de nos patients, est très importante, mais essayons de l'obtenir sans nous y limiter : nous devons vérifier aussi objectivement que possible l'amélioration des symptômes ! C'est facile s'il s'agit d'une température rectale, d'un dosage de transaminases ou d'un comptage de globules blancs (et encore, mêmes ces données doivent être interprétées avec prudence). C'est nettement plus difficile s'il faut évaluer la douleur, la mobilité ou le confort respiratoire d'un patient...
C’est un enjeu critique en médecine vétérinaire, peut-être plus qu’en médecine humaine, car nous ne pouvons pas accepter que les propriétaires d’un animal souffrant, ou son vétérinaire d’ailleurs, se félicitent d’une amélioration complètement subjective tandis que la maladie ou la douleur ne sont pas correctement soignés.

Un grand merci au Skeptvet dont le travail m'a très grandement facilité la tâche lors de l'écriture de ce billet. Passant la médecine vétérinaire et les "médecines" dites alternatives au filtre de la médecine basée sur le preuves, il apporte régulièrement un esprit critique fortement bienvenu dans notre profession et nos pratiques !

Notes

[1] Nau, « Homéopathie : Roselyne Bachelot, ex-ministre de la Santé, a soigné son chien avec succès ».

[2] Skeptvet, « Placebo effect in animals ».

[3] Kaptchuk et Miller, « Placebo Effects in Medicine ».

[4] McCarney et al., « The Hawthorne Effect ».

[5] Kam-Hansen et al., « Altered Placebo and Drug Labeling Changes the Outcome of Episodic Migraine Attacks ».

[6] Coleshill et al., « Placebo and Active Treatment Additivity in Placebo Analgesia ».

[7] Kaptchuk et Miller, « Placebo Effects in Medicine ».

[8] Conzemius et Evans, « Caregiver Placebo Effect for Dogs with Lameness from Osteoarthritis ».

[9] Muñana, Zhang, et Patterson, « Placebo Effect in Canine Epilepsy Trials ».

[10] Wechsler et al., « Active Albuterol or Placebo, Sham Acupuncture, or No Intervention in Asthma ».

[11] Gruen, Dorman, et Lascelles, « Caregiver Placebo Effect in Analgesic Clinical Trials for Cats with Naturally Occurring Degenerative Joint Disease-Associated Pain ».

[12] Keller, Akintola, et Colloca, « Placebo Analgesia in Rodents ».

lundi 28 janvier 2019

Être véto et vegan ?

J'ai la chance, en ce moment, d'accueillir une stagiaire vétérinaire de première année dans ma clinique. Elle m'aère le neurone : expliquer son boulot à quelqu'un qui vient en stage, avec un vrai sujet d'étude de la relation entre la structure vétérinaire et l'environnement dans lequel elle évolue, ça force à remettre plein de choses en perspectives.
Au détour d'une conversation sur la baisse de consommation de viande, le végétarisme et le veganisme, ma stagiaire, aujourd'hui, m'a fait bondir. Elle m'a affirmé que sa promo comptait une petite dizaine de vegans revendiqués, qu'une de ses profs avait d'ailleurs piqué une crise violente en amphi sur la question, et que certains ("les plus ennuyeux") étaient anti-vaccins (mais c'est un autre problème).
Il m'a fallu quelques minutes pour réaliser : de jeunes femmes et de jeunes hommes ont donc traversé 2-3 ans d'études pour entrer en école vétérinaire, vont en faire 5 de plus pour devenir vétos, et se réclament du véganisme.

Être vegan est un mode de vie basé sur le refus de toute forme d'exploitation animale.
C'est la conséquence d'une réflexion sur les animaux, leur capacité à ressentir sentiments et émotions.
Lorsque l'on ouvre les yeux sur les abattoirs, la pêche, les laboratoires de recherche, les élevages..., il devient difficile de les refermer.
Quand on choisit de devenir vegan, on exclut, autant que possible, toute activité faisant souffrir les animaux.
Une personne vegan est une personne comme les autres. Elle a simplement choisi de modifier sa façon de consommer et d’agir, de façon à avoir un impact négatif le plus faible possible sur autrui. Elle fréquente les cirques sans animaux, observe les animaux dans la nature sans les chasser, se régale en mode 100 % végétal, choisit pour se vêtir des matières non issues de l’exploitation des animaux (coton, matières synthétiques...) et utilise des produits cosmétiques et d’entretien non testés.

Source : L214

Je respecte les convictions des militants vegans. Sérieusement. Je ne suis pas d'accord sur le fond et la forme, mais il y a plein de choses à améliorer dans notre rapport à l'animal, et leurs actions ouvrent les yeux de ceux qui veulent trop facilement se complaire dans un confort facile. Je regrette évidemment qu'ils se focalisent sur ce qui va mal au point d'oublier la grande majorité des choses qui vont bien, et surtout sur celles qui s'améliorent. Je pense que les solutions qu'ils proposent ne tiennent pas souvent compte de la réalité. Mais il est difficile d'être tiède si on est vegan. Défendre ses convictions et expliquer à ceux qui ne les partagent pas pourquoi ils ont tort, c'est respectable. Enfin je trouve que dans ce cas, ça l'est.

Par contre : A QUEL PUTAIN DE MOMENT DES GENS ONT-ILS PENSÉ QU’ON POUVAIT ÊTRE VÉTÉRINAIRE ET VEGAN ?

Et je ne parle pas d'être vétérinaire pour animaux d'élevage, parce que là, a priori, il est évident que c'est idiot. Je parle aussi d'être vétérinaire pour animaux de compagnie ! Merde quoi, si le veganisme est la conséquence d'une réflexion sur les animaux et leur capacité à ressentir sentiments et émotions, il ne faut pas se voiler la face : ce n'est pas compatible avec la vie d'un animal de compagnie !
D'où peut-on être vegan et avoir un chat qui fait ses besoins dans une boîte et regarde les arbres et les oiseaux par la fenêtre ? Comment peut-on le nourrir de croquettes (au tofu ou pas) au lieu de le laisser chasser dehors, aller et venir où et quand il veut, se reproduire et se battre ?
Par quelle gymnastique mentale peut-on se convaincre qu'on peut être vegan et promener son chien en laisse, l'empêcher d'aller voir ses potes au parc, l'empêcher de faire les poubelles, de bouffer les chats s'il le souhaite, d'avoir des portées tous les six mois ? D'où se permet-on de restreindre l'expression de son répertoire comportemental ?
Faut-il aussi que je parle des chevaux vivant dans une écurie, sortant au paddock une ou deux heures par jour et mangeant du foin et des granulés quand ils tombent, pour de temps en temps avoir le bonheur de porter leur propriétaire sur leur dos ?
Et pour ce qui m'intéresse aujourd'hui, comment va-t-on se justifier à soi-même le fait de faire des injections à des animaux ? De leur coller un otoscope dans l'oreille, un thermomètre dans l'anus ? De leur ouvrir le ventre pour en enlever des morceaux, que ce soient des tumeurs ou des ovaires ? A quel moment les animaux ont-ils dit qu'ils étaient d'accord pour ça ?
Que je sois bien clair : je sais que dans l'immense majorité des cas, le bilan de mes interventions est positif pour le bien-être de l'animal. Je réfléchis à trouver la solution la plus compatible avec leur bien-être. Je sais que, pour la plupart, les chats ronronnent sur ma table d'examen ou sur mes genoux en salle de consultation. Que plein de chiens arrivent dans ma clinique en remuant la queue. Mais j'assume le fait de décider pour eux, en accord avec leurs propriétaires, selon les données acquises de la science, ce qui est bon pour eux et pour ceux qui vivent avec eux.
Avoir des animaux de compagnie c'est assumer qu'on les utilise pour notre agrément. On peut vouloir leur bonheur, c'est un bonheur qui sera déterminé par notre définition de leur bonheur. Avoir un animal de compagnie est un acte profondément égoïste, qui implique d'adopter un animal créé, dans sa forme actuelle, par l'homme et pour l'homme, et empêcher au moins partiellement celui-ci d'exprimer son répertoire comportemental complet.
Comment serait-ce compatible avec la philosophie vegane ?

vendredi 16 novembre 2018

Un grand roulement de tambour

Il est six heures et demi du matin lorsque le téléphone sonne. La voix de Frédéric. "Sylvain ? C'est toi Sylvain ? C'est pour la crevette. C'est la fin, elle s'est fait dessus, partout, elle ne respire pas bien. Est-ce que... Est-ce tu... ?"
Oui, oui je peux. Oui j'arrive. J'arrive tout de suite. Il est six heures et demie du matin, et je sais que Frédéric ne m'appellerait pas si elle pouvait attendre. Alors je me lève, j'émerge, j'enfile mes vêtements et je démarre la voiture. Le brouillard couvre tout. Je roule au pas, mais je n'ai qu'une petite forêt à traverser. Frédéric est un voisin.
Sous la lumière des phares qui prend corps dans le brouillard, j'ouvre le lourd portail de sa ferme, mon bonnet vissé sur les oreilles. Frédéric m'attend avec sa femme, Eugénie. Il a déjà sa combi de travail, elle est encore en robe de chambre.
La crevette gît dans son panier. J'essaie de me rappeler son nom : on ne l'a jamais appelée par son nom. Le patou de la ferme, la géante : la crevette. Elle gît et sa respiration est difficile, elle ne réalise même pas que je suis là. Dans le salon, l'odeur de pisse et de merde, le sol encore mouillé par les coups de serpillière. Je m'approche, m'accroupis, la caresse. Lui lève la tête, plonge mes yeux dans les siens. Elle est encore là, mais elle est déjà partie. Elle a quatorze ans. Hier encore, elle allait bien. Je pose mon stéthoscope sur son cœur : rien ne va. Rien n'ira. Elle est partie mais elle ne meurt pas, elle lutte, elle soupire, elle ne reviendra pas. Ils le savent déjà, elle, dans ses bras à lui, lui, dans ses bras à elle, la robe de chambre rose et la combi agricole verte. Ils pleurent.
Je les regarde et leur confirme ce qu'ils savent déjà.
Ils pleurent.
Alors je déplie mes jambes encore ankylosées, je ne suis même pas vraiment réveillé.
La lampe sur le front, je prends dans mon coffre, le garrot, le cathéter, le rasoir, l'alcool, le scotch. L'anesthésique. L'euthanasique.
Je lui rase la patte, lui murmure ces mots qu'elle n'entendra pas. Le cathéter. Le scotch. L'anesthésie, je les préviens, vu l'état de son cœur, elle ne la supportera pas, mais le temps qu'il lâche, elle dormira déjà. Je prends une dernière fois son énorme tête dans mes mains, plonge une dernière fois mon regard dans le sien. Ses yeux noisette hurlent son épuisement désemparé, son absence, sa souffrance. J'injecte, lentement, l'anesthésique. Son endormissement est à peine un frémissement, un apaisement de sa respiration. J'attends quelques secondes. J'injecte l'euthanasique. Repose mes seringues, parfaitement alignées sur la tomette. Je pose mon stéthoscope sur son cœur. Le silence, déjà ?
Non. Non : je perçois à peine un discret battement, une imperceptible fugue. Son évasion : le bruit de ses pas, alors qu'elle s'en va.
Des petits pas qui s'évanouissent déjà.
Puis rien.
Et puis. Et puis, allant croissant. Une discrète course ? Un grondement ? Un roulement de tambour, de plus en plus puissant. Sa fibrillation, son dernier éclat, son chant de vie, son chant de mort. Le tonnerre sur ses collines, quand elle surveillait le troupeau, le vent dans les bois, quand elle courait les sangliers. La cavalcade de ses vaches limousines, l'éclat de sa voix. Ses pattes dans mon dos ! Ses aboiements, ses jeux de brute, ses quatorze dernières années, ses quatorze premières années, les miennes, aussi, dans ce cabinet.
Un roulement de tambour. Un grand roulement de tambour, et puis, presto : rideau.
Son corps n'a pas frémi, elle n'a pas bougé. C'est à moi que son cœur l'a confié : sa vie fut un grand roulement de tambour ; sa vie ? Un putain d'amour.

dimanche 11 novembre 2018

11 novembre

Cela a déjà été écrit mille fois. La sidération stuporeuse de fin de journée, pour reprendre les mots de Jaddo, ou l’extraction, étape par étape, de cette implication si nécessaire à notre travail, et pourtant si dangereuse pour nous et nos proches. L’oignon qu’on épluche jusqu’au cœur, ce chemin des larmes.
C’est… se remémorer… cette chienne morte sur ma table d’opération hier, parce que j’ai du décider seul, son propriétaire étant injoignable, de l’euthanasier plutôt que de poursuivre la chirurgie et de la réveiller. Je savais que nous courions à la catastrophe, je n’avais simplement pas envisagé ce diagnostic et son inéluctable issue. J’entendrai longtemps les larmes dans la voix du vieil homme, la déception, la colère – contre le sort, pas contre moi – et la gratitude.
« Merci, docteur, d’avoir fait tout ce que vous avez fait. »
C’est ce veau mort à l’anesthésie, hier encore, et cette fois sans aucune surprise – je tentais la chirurgie sur demande de son propriétaire qui ne pouvait se résoudre à l’euthanasier sans tenter quelque chose.
« Ah ben vous au moins vous essayez ! »
C’est ce chien enfin, mort il y a une heure sur la même table d’opération, pendant la chirurgie de sa torsion d’estomac. Là encore, sans surprise : j’avais prévenu de l’issue probable, voire certaine, vu le contexte, mais son maître ne pouvait se résoudre à ne pas tenter.
« Vous avez fait tout ce que vous avez pu. » me dit-il en me serrant la main, son vieux compagnon dans un sac plastique, à l’arrière du pick-up dans lequel, il y a peu, il l’emmenait encore pour faire semblant de chasser.
Qui les blâmerait d’avoir voulu essayer même quand je leur disais que nous risquions vraiment d’échouer ? Pas moi. Pas moi qui carbure à l’espérance et ne tient le choc que parce que, de temps en temps, je me délecte d’avoir eu tort et de réussir ce qui, selon toute vraisemblance, aurait du échouer.
Comme ce grand nigaud de berger trouvé dans la rue en train de mourir de froid à cause d’une intoxication au chloralose, un très, très vieil anesthésique encore employé pour tuer les taupes. Il a dormi deux jours : nous l’avons porté pendant deux jours. Il aurait du mourir aussi. Il va très bien.
Comme ce chat fracassé par une voiture et qui ronronne à cette heure sur les genoux de sa propriétaire.
Qu’elles finissent bien ou qu’elles finissent mal, ces histoires nous emportent bien trop loin, surtout quand s’y mêlent la fatigue, les soucis d’argent ou d’organisation. La tristesse d’entendre ma fille de sept ans demander à sa mère, alors que je laçais mes éternelles caterpillar pour partir opérer ce chien de chasse avec sa torsion d’estomac : « mais maman, pourquoi papa il a choisi un métier où il ne peut pas rester manger avec nous ? »
Parce qu’il n’avait pas compris à quel point ça lui pèserait, ma chérie. Parce que malgré tout il est fier de tout tenter, de s’impliquer au point de risquer de perdre le recul, parce qu’il sauve des vies, parfois.
« Quoi, il est encore mort le chien ? »
Oui ma puce, celui-là est mort, un autre vivra.
« Quand même, il y a beaucoup de morts dans ton métier. »
Imagine si j’étais urgentiste, ou pompier. Ou plutôt non, n’essayons pas d’imaginer. Moi, j’ai une chance, j’ai ces mots, j’ai ce clavier. Je peux me regarder raconter, constater ma fatigue et mon risque de me brûler, et reprendre la distance nécessaire, bref : j’ai trouvé comment me sauver. Mais vous, mes chéries, vous, vous voyez juste que votre papa n’est encore pas là. Si vous saviez comme j’ai savouré de vous voir chanter ce matin devant le monument au mort, comment j’ai aimé vous voir jouer et crier avec les autres enfants.
Je suis là. Même quand vous ne me voyez pas.

lundi 8 octobre 2018

Mal de gorge

18h30, le papa rentre dans la clinique avec sa fille de trois ans pendue au bout de son bras droit, et un chien du même âge sous le bras gauche. Il est à la bourre, il était chez le médecin. Pour la petite, bien sûr.

- Tu vois Sylvain, elle se plaignait de la gorge la semaine dernière, m'explique Benoît.

Je fais tomber les gouttes d'anesthésique dans chaque œil, pour pouvoir explorer l'étrange conjonctivite du chien de chasse. J'attends un peu qu'elles agissent, puis je recommence.

- Alors on a pris rendez-vous chez le docteur. Mais depuis trois jours elle ne se plaint plus de la gorge, par contre elle dit qu'elle a mal à l'oreille.

La petite brunette hoche vigoureusement la tête, avec un sourire serré qui fait ressortir ses fossettes. Je remets des gouttes dans les yeux du Bruno, puis j'attrape mes pinces et ma lampe frontale. Il est temps d'aller explorer les culs-de-sac conjonctivaux. Je passe, pince fermée, entre la paupière du dessus et l’œil, puis entre la paupière du dessous et la troisième paupière, la nictitante. Le chien réagit trop. Je cesse et remets des gouttes.

- Du coup, on a maintenu le rendez-vous. Alors, Flo, qu'est-ce qu'il a dit le docteur ?
- Je suis pas malade ! répond-elle en hochant toujours aussi vigoureusement la tête.
- Mais tu vois, je lui ai pas demandé de regarder la gorge, puisque c'était fini. Mais ma femme va me tuer !

La petite me regarde et sourit, ses fossettes sont adorables. Je reprends l'exploration de l’œil droit, je soulève la troisième paupière. Le chien réagit à peine... pas de graine ou autre saleté, mais un tout petit fil blanc qui gigote ! Un Theilazia ! Un petit ver qui vit dans les replis des conjonctives, sous les paupières !

- Un ver ? Mais c'est dégueulasse, Sylvain !
- Dégueulasse, mais pas grave et rigolo, approuvé-je. Ils n'aiment pas du tout les anesthésiques locaux, ça les fait gigoter. Il y en a sans doute d'autre, attends.

Je reprends mes pinces et ma lampe frontale.

- Pfiou la la qu'est-ce que je vais prendre...

Je regarde l'enfant. Puis je m'accroupis à sa hauteur.

- Tu vois, Florence, je soigne les yeux des chiens. J'ai une petite fille un peu plus grande que toi, elle fait tout le temps des angines. Alors je lui fais ouvrir la bouche comme ça, puis tirer la langue très fort, comme ça, en faisant Bwaaaaaahhhh ! Et je regarde avec ma lampe. Tu fais pareil ?
- Bwaaaaaaaaahhhh !
- Tire plus la langue !
- BWAAAAAAAAAAAAAAaaaaaaahhhh !
- Pas d'angine, de grosses amygdales, pas enflammées. Demande au toubib, mais pas de traitement, je suppose. Dis-lui que c'est moi qui ai regardé.

Le papa me regarde, très fier de lui.

- Ah, j'avais raison alors !
- Mais papa, il est vraiment docteur, le monsieur qui fait des grimaces ? lui demande sa fille.
- Bien sûr qu'il est docteur, il enlève même les vers des yeux des chiens ! Mais ne dis pas à maman que c'est lui qui t'a examiné, hein.

Je le regarde en souriant :

- Qu'est-ce que tu vas prendre, Benoît...

mercredi 2 mai 2018

Trop vite

Il est presque 14 heures. Un dimanche de garde comme les autres, entre averses – quand je suis dans les prés - et trop timides rayons de soleil – quand je suis dedans. Le téléphone sonne, encore. Je sors à peine de table. Je suis d'astreinte et j'en ai marre. J'en avais déjà marre en me levant, et pourtant, je n'avais pas été dérangé de la nuit.
Je reconnais la voix de M. Livenne. Il est hésitant.
« C'est ma chienne. Elle est à terme, et elle a été prise par un gros mâle, je suis inquiet. »

Lire la suite...

jeudi 8 mars 2018

Conduite automatique

Il suffit d'un microbe. D'un accident. D'une naissance. De vacances. Un collègue absent, pour deux, trois, quatre semaines ou plus – cela nous arrive à tous un jour ou l'autre, pas la peine de culpabiliser - et c'est immédiat : j'enclenche la conduite automatique. Un véto absent, dans notre structure à trois temps plein et demi qui a en permanence du travail pour deux à trois vétérinaires, cela ne signifie pas que nous ne pouvons plus faire le travail : nous ne sommes qu'exceptionnellement plus de trois à la fois. Cela implique simplement que nous soyons (comme d'habitude) tous les jours deux ou trois. Mais il n'y a plus de roulement. Alors nous prenons le planning, et nous rayons les jours de repos. Moins de mercredi avec les enfants, plus de week-end de deux ou trois jours. Une garde sur deux, et non plus une garde sur trois. Cinq à six jours travaillés sur sept, et trois à quatre nuits.

Lire la suite...

lundi 22 janvier 2018

Aujourd'hui, j'ai...

Aujourd'hui, j'ai commencé ma journée en faisant les soins aux chiens hospitalisés du week-end, la vieille avec son pyomètre et la jeune avec son pneumothorax traumatique. Les deux vont très bien s'en tirer.
Aujourd'hui, j'ai contrôlé l'évolution d'une pancréatite chronique sur un chat suivi depuis 2 semaines. Il va mieux.
Aujourd'hui, j'ai... discuté avec un client mécontent des soins prodigués à son animal, argumenté sur certains points, concédés d'autres. Nous nous sommes expliqués. Je n'aime pas ces tensions, mais elles sont saines.
Aujourd'hui, j'ai retiré des points de suture à une minette récemment ovariectomisée. Consultation en anglais.
Aujourd'hui, je suis parti en urgence de la clinique pour un vêlage. Un siège, technique mais pas physique, tout s'est très bien déroulé.
Aujourd'hui, je suis allé voir un cheval avec un abcès au pied. Soins locaux, antibiotiques. J'en ai profité pour contrôler l'emphysème d'un autre.
Aujourd'hui, j'ai passé une bonne trentaine de minutes à mettre au point un plan de traitement (de bataille ?) avec une éleveuse confrontée à une épidémie de virus RS sur son cheptel bovin.
Aujourd'hui, j'ai téléphoné à une cliente pour lui donner les résultats de l'analyse sanguine de son chien. Nous ne modifierons pas son traitement.
Aujourd'hui, un chaton est arrivé en urgence, après une acrobatie qui a mal tourné. Radiographies : deux métacarpiens cassés, une attelle et des anti-douleurs. Les paris sont pris sur la durée de vie de l'attelle.
Aujourd'hui, j'ai reçu une dame et sa chienne âgée, qui boit de plus en plus. J'ai commencé à explorer sa fonction rénale et les autres causes potentielles de cette anomalie. Nous nous reverrons dans quelques jours pour aller plus loin. Consultation en anglais.
Aujourd'hui, j'ai vu un chat avec une herpesvirose chronique, peu grave mais si ancienne que je ne suis pas certain que nous l'en débarrasserons jamais. Consultation en anglais.
Aujourd'hui, j'ai vacciné deux chiennes âgées. Nous avons discuté des dents, de l'arthrose, de la baisse de la vue et de l'audition sélective.
Aujourd'hui, j'ai reçu un chien "épuisé". Je lui ai découvert de graves troubles du rythme cardiaque, et j'ai organisé son transfert urgent vers un cardiologue.
Aujourd'hui, j'ai vu un chien avec une jolie fièvre à 40°. Piroplasmose confirmée au frottis sanguin. Ça va très bien se passer.
Aujourd'hui, j'ai examiné une buse sonnée après un choc avec une voiture. Elle n'avait rien de cassée, je l'ai portée sur ma main comme un fauconnier avant de la faire s'envoler.
Aujourd'hui, j'ai conseillé à l'accueil un client éleveur pour une vache en diarrhée hémorragique.
Aujourd'hui, j'ai expliqué à une dame dans la salle d'attente que je la recevrai pas mais que ma consœur le ferait, car j'attendais un chien dont je devais personnellement m'occuper, pour l'accompagner. Elle l'a très bien compris.
Aujourd'hui, j'ai euthanasié un chien que j'adorais, à qui j'ai sauvé la vie à deux ou trois reprises. J'ai plongé profondément mes doigts dans son pelage tandis qu'il s'endormait contre son maître et sa maîtresse. Leurs larmes m'ont fendu le cœur.
Aujourd'hui, j'ai pris ma voiture pour aller voir un porc, retenant mes larmes pendant le trajet. Prolapsus rectal. Nécrosé, aucun espoir de le récupérer.
Aujourd'hui, je suis allé perfuser un veau déshydraté, et puis j'ai passé une demi-heure à expliquer à son propriétaire pourquoi certains antibiotiques n'étaient plus librement disponibles comme autrefois.
Aujourd'hui, ma fille a pleuré parce que je suis rentré trop tard pour lui lire une histoire des schtroumpfs. Je l'ai embrassée. Promis, je lui en lirai une demain.

vendredi 8 décembre 2017

La médecine vétérinaire implique-t-elle d'opposer éthique et économie ?

Titre original : Choosing the way you work : does ethics have to be opposed to economics ?

Cette conférence a initialement été écrite pour le congrès vétérinaire de Leon au Mexique, en septembre 2017, où j'ai été invité pour deux conférences suite à la traduction de mon livre en espagnol. Le président du congrès, le Dr Cesar Morales, a voulu proposer des conférences plus « sciences humaines » qu'habituellement. 17000 personnes, 27 conférences simultanément pendant 4 jours… et pour moi deux conférences en anglais, devant des hispanophones.
Cette conférence a été pensée pour un public de vétérinaires qui connaissent aussi bien notre métier en France que je connais le leur au Mexique (spoiler : pas du tout). Je pensais avoir un certain nombre d'étudiants pour cette conférence, et j'ai décidé de réagir à certaines plaintes entendues de la part de jeunes consœurs et confrères entendues autour de moi ou sur les réseaux sociaux, qui vivent mal la perte de sens de leur pratique quotidienne et le conflit entre questions éthiques et économiques dans notre métier. Le coût des soins que nous prodiguons et la nécessité de rentabiliser nos structures sont en effet des sources de conflits avec l'idéal d'une médecine "pure" et le souci du bien-être animal.

J'ai donc envie de vous parler d'éthique et d'économie. Quitte à être un peu provocateur, mais tant qu'à écrire, autant vous faire réagir. Par contre, soyons clair : je ne suis ni un juge, ni un genre de gourou ou de maître à penser. J'ai simplement réalisé, au fil des années, en écrivant sur mon travail -notre travail - sur internet ou pour mon bouquin, que je n'avais jamais réfléchi à un problème éthique avant d'y être violemment confronté. Je n'étais pas prêt, je ne l'ai jamais été à temps, j'ai fait beaucoup d'erreurs. Autant en faire quelque chose d'utile.

Lire la suite...

- page 1 de 18