Boules de Fourrure

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jeudi 6 avril 2017 - Trois minutes

Lucie est penchée, concentrée, sourcils froncés, elle cherche l’angle pour son aiguille, elle cherche vite, elle cherche bien, ou en tout cas, elle cherche le bon compromis entre les deux. Les mains sur le ballon de la machine d’anesthésie gazeuse, je commence à plaisanter, à encadrer M. Lhers, le propriétaire de Ténor. Non, il ne rentrera pas à la maison ce soir. Oui, ça va bien se passer. Non, nous n’avons vraiment pas terminé. Oui, c’est quand même bien la merde, mais c’est un pneumothorax comme un autre. M. Lhers est chasseur, de sangliers. Jeune, et inquiet. Il y a sa femme avec lui, et sa fille. Ténor, c’est aussi le chien du canapé. Alors je lui explique.
Non, ce n’était vraiment pas « juste un petit trou » et oui, vous avez bien fait de nous l’amener pour contrôler. Enfin ça, vous l’aviez deviné quand vous avez vu le sang couler lorsque le chien s’est assis sur la table, quand il a soupiré. De toute façon, avec les sangliers, c’est toujours la même histoire : les grandes plaies sont superficielles, les petites perforations sont profondes et parfois vicieuses. Et quand elle se situent au niveau du thorax… et bien on arrive quand même à être surpris de voir un trou de 7 cm de long entre deux côtes avec un point d’entrée grand comme une pièce d’un euro, mais disons qu’on s’y attend. J’explique en souriant.

Quand tout a commencé à merder, j’ai récapitulé : Ténor s’était assis, et avait poussé ce profond soupir. Il saignait, ma consœur Lucie avait fait la compression. J’avais posé le cathéter, Hélène, notre ASV, m’avait tendu la tubulure déjà purgée. Chlorure de Sodium. 0,9 %. Perfusion branchée, nous n’avions pas réfléchi. Débit moyen plus. Pré-médication très légère, juste de quoi sédater et potentialiser ce qui allait venir ensuite, avec un truc qu’on pourrait antagoniser. Un α-2. Dépresseur cardio-respiratoire, un peu, mais nous avions besoin de tranquillité. Nous n’avions pas encore pris la mesure des dégâts, nous n’en étions qu’au petit trou au niveau du bas du thorax après un coup pris à la chasse. Ténor tentait vaguement de se relever, conciliant l’envie de s’asseoir, la fatigue, la douleur et l’irrépressible compulsion de nous faire la fête. Remuer la queue, remuer la queue, envoyer un grand coup de langue, agiter ses moustaches de griffon croisé bleu croisé portes et fenêtres. J’avais envoyé l’agent d’induction, alfaxolone, pour le faire tomber. Vite, juste assez loin pour pouvoir l’intuber. Pas assez ?
- Vous allez lui mettre la sonde dans la trachée ? m’avait-il demandé d’un ton discrètement contrarié.
- On va faire comme si c’était un pneumothorax. Et si c’était juste un p’tit trou, et ben il sera réveillé dans dix minutes.
J’avais tenté une première fois. Pas moyen d’étirer sa langue, il ne dormait pas assez. J’avais injecté un peu plus. Encore un peu. Juste assez. Il avait toussé un petit coup, un réflexe, Hélène avait étendu sa tête sur son cou, j’étais passé. J’avais gonflé le ballonnet, vérifié l’étanchéité tandis qu’elle branchait le circuit semi-ouvert, avec l’oxygène – 2 L/min – et le sevoflurane – 5 % pour commencer, rapidement abaissé à 3. Un peu de morphine, par voie sous-cutanée. Lucie avait déjà tondu, et nettoyé. Elle coupait avec ses ciseaux pour explorer le trajet de la défense, aller jusqu’au bout de la blessure. L’ouverture cutanée faisait désormais 20 bons centimètres. Elle découvrait la coupure de 7 centimètres entre les deux côtes. Dès que la peau s’était ouverte sur la blessure, l’air s’était engouffré entre les poumons et les côtes, dans cette cavité virtuelle, entre les plèvres, et les poumons s’étaient effondrés. Collapsus. Ténor s’était mis à respirer plus vite, plus fort, et sans plus aucune efficacité. C’est le vide qui « colle » les poumons aux côtes. Nous venions de le rompre. Alors j’avais commencé à ballonner. Mon univers : un ballon, une valve, un débitmètre, des muqueuses – rosées ? - un stéthoscope, juste à portée. Hélène tendait à Lucie des compresses, des fils – pas mon problème. Mais elle allait galérer pour recoudre, car la dent avait tranché les muscles au ras de la côte, sans rien lui laisser pour suturer. Il allait falloir qu’elle aille chercher les tissus par-dessus pour les ramener sur la plaie.
Et jusque là, tout s’était très bien passé.

Elle avait suturé jusqu’à presque terminer son surjet triplement arrêté. Il ne restait plus qu’une petite ouverture dans la paroi thoracique. Ténor dormait parfaitement. Juste le bon moment pour bloquer la valve et gonfler le ballon. J’allais mettre la pression pour gonfler les poumons, Hélène allait appuyer sur le thorax pour chasser l’air, tandis que Lucie allait serrer son nœud et rétablir l’étanchéité. Et puis j’avais réalisé : il n’essayait plus de respirer ? Et puis j’avais regardé les muqueuses. Grises. Bleues. Violacées. J’avais arrêté de discuter, j’avais tout stoppé. J’avais écarté ma consœur et sauté sur le stéthoscope. Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps n’avais-je pas vérifié ? Pas de battement. Il était arrêté. Dix secondes. Pas de battement. Pas un putain de battement.

- ARRÊT !

Je serais le capitaine de réa.

- Hélène, tu bouges ! Lucie, coupe le gaz, fais sauter la valve, monte l’oxygène !

Nous serions l’équipe.

J’avais commencé à masser. Masser : sur cette table trop haute : donner des coups de poing, vite, très vite sur le thorax. Très fort, sur le cœur. Marteler. Déjà, envisager de faire pêter les sutures pour masser le cœur, directement. Essayer de me rappeler les TP de réa.

Mais d’abord, frapper. A m’épuiser. Et diriger : « Antisedan, 0,15, IV, perf à fond ! »

- Sylvain, Dopram ?
- Envoie, envoie, ou plutôt non, remplace-moi ! Je fatigue déjà. J’envoie !

Une minute, déjà ?

- Arrêtez !

J’écoute. Toujours rien.

- Tape !

J’envoie l’analeptique cardio-respiratoire, je réfléchis, est-ce qu’il faudrait de l’adré, est-ce qu’il faudrait… quoi ? De toute façon, masser. Lucie tape bien, très bien. Dents serrée, colère rentrée. Je prends l’extrémité de la sonde trachéale à pleine bouche, j’insuffle, il n’y a pas de vide pleural là-dedans, est-ce que le massage suffit à apporter assez d’oxygène ? Je souffle, je souffle, respire !

- Sylvain, je fatigue.

Je prends sa place, et je tape, je tape, je tape, je vois du coin de l’œil le propriétaire de Ténor qui se tient à la porte du bloc, qui revient de sa pause clope, celle qu’il a prise juste après mes explications, quand tout se passait au mieux, mais qu’on allait le garder.

Je tape, putain de chien. On arrête. J’écoute. Toujours rien. Deux minutes ? Les muqueuses restent sales, un gris foireux de bleu.

Rien.

- On tape !

Je tape, Lucie souffle, je souffle, Lucie tape. Je tape et je serre les dents, je hurle en dedans parce que je ne peux pas hurler en dehors, il ne peut pas, je ne veux pas, il ne peut pas, je ne veux pas. Je tape, je déroule toute la violence que je ne peux pas laisser exploser.

Trois minutes ? J’écoute.

J’écoute. Il y a le chien sur la table, il y a moi penché sur lui, il y a Lucie et Hélène et M. Lhers et sa femme et sa fille dans ses bras.

J’écoute. Il bat. Il bat bien, et régulier, je n’y crois pas.

- Il bat. Il bat ! IL BAT !

J’en chialerais. J’en chiale, d’ailleurs, j’ai laissé tomber mon stéthoscope par terre et j’ai regardé ses muqueuses, roses, son inspiration, profonde, puis sa respiration, rapide, et inefficace.

- Il bat, putain, il bat ! Rebranche le gaz, 2 %. On reprend, Hélène, tu ballonnes, je monitores, Lucie, tu sutures, putain, c’est super, bordel, on assure ! On l’a ramené. Quoi, trois minutes ? Trois minutes ?

Il y a des confettis et des feux d’artifices dans nos voix, il y a la fébrilité et la fierté et la concentration aussi, je bloque la valve, Hélène appuie sur le thorax, je bloque le ballon, nous chassons l’air de la cavité pleurale et Lucie finit son dernier nœud, nous venons de refaire l’étanchéité et Ténor respire bien, l’ASV prend le ballon, je saisis la boîte de drainage thoracique. J’insère mon drain dans la plaie, 15 cm de plastique qui filent dans le thorax, entre les côtes et les poumons, je branche le robinet à trois voie et la seringue de 60 mL, j’aspire l’air résiduel, je rétablis le vide pleural tandis que Lucie tourne autour de mes mains et de mon drain pour achever ses sutures. Toutes les minutes, je contrôle le vide. Il se maintient.

Il se maintient.

Ténor n’a pas fait de nouvel arrêt, il est rentré chez lui le lendemain. Et il va bien.

vendredi 3 mars 2017 - Vitesse

Il y a… sa voix au téléphone. Il stresse, toujours. Il veut toujours bien faire, il ne sait pas trop comment. Il n'a pas grandi dans une ferme, il n'a pas les bases, il n'a pas les routines, les bonnes et les mauvaises. Il n'est pas tout jeune, il a appris le métier sur le tard, après avoir exercé plusieurs boulots de bureau, bien loin des bouses et et des champs. Il est très scolaire. Il bouscule nos habitudes en ne pensant pas comme les fils et filles d'éleveurs.
Mais ce soir, la voix de M. Maudan n'est pas aussi posée que d'habitude. Et surtout, derrière lui, j'entends ce beuglement. Court, intense, un appel, une détresse : caractéristique. Le cri du nouveau-né qui panique et qui souffre.
« Attachez la vache, j'arrive »
J'ai à peine décollé de mon canapé que je suis déjà au volant de ma voiture, bottes au pieds. Le veau meurt, mais il n'est pas loin et je peux peut-être arriver à temps. Ma femme me dira plus tard qu'elle ne m'a jamais vu partir si vite sur une urgence.
Parce que bon, les urgences : soit elles sont si urgentes qu'il est déjà trop tard, soit elles peuvent attendre. Un peu. C'est peut-être une exception.
Alors je fonce. Je maltraite la boîte de vitesse, je fais ronfler le vieux diesel. A 23h, il n'y a personne sur les routes. Tant mieux. Je dévore les cinq kilomètres et plante ma voiture dans le chemin défoncé qui conduit à la petite stabulation d'appoint où il enferme les génisses pour leur premier vêlage. Je laisse tomber les gants ou la chasuble, je ne saisis que ma lampe frontale – il n'y a pas l'électricité, ici – un flacon de lubrifiant, des cordes pour attraper les pattes du veau, et mon palan. La nuit est très claire, et silencieuse. C'est une fin d'hiver très douce, mais il n'y a pas encore le bruissement des insectes, nous sommes loin de la route. Le clocher-mur de l'église qui surplombe le village et le vallon est la seule lumière dans ces prés isolés et ces chemins désertés. Personne, ou presque, n'habite ici. Et à cette heure-ci, les volets sont fermés, les gens dorment. Sauf les éleveurs qui veillent leurs vaches, et les vétos qui courent partout.
Là-bas, dans le pré, sous le petit toit, je vois la lampe de l'éleveur qui bouge. Surtout, j'entends le veau qui gueule. Toujours le même appel d'incompréhension, de souffrance, de panique. La mort qui vient. Je saute la barrière avec ma trousse de réa et mes cordes, bouscule en passant une limousine que je n'avais même pas remarquée. Les moufles de mon palan tapent l'un contre l'autre, le bruit métallique lui fait peur. J'espère qu'elle ne va pas m'emmerder. Dans le vallon, j'écoute le reste du troupeau qui beugle son mécontentement en entendant les appels du veau. Les vaches peuvent être très susceptibles, dans ces conditions.
La mère est couchée. Lui est coincé, le bassin qui ne passe pas. Il s'agite pour se dégager, elle ne pousse plus. Il sursaute comme un pantin, le thorax et une bonne partie de l'abdomen largement dégagés. Il suffit juste de le tirer, j'installe mes cordes, j'indique à M. Maudan de placer une autre corde autour d'un pilier de l'abri. Nous tirons le veau, j'essaie d'imprimer une rotation. Pas moyen. Nous déroulons le palan, en fixant une extrémité à la corde du poteau, l'autre aux cordelettes aux pattes du veau. Il suffit d'une traction pour le libérer. Il s'étrangle, je lui saute dessus. Accroupi contre lui, au cul de sa mère, je vérifie ses voies respiratoires, son nombril. Tout m'a l'air parf…
« L'utérus ! »
Je fais un demi-tour sur moi-même, plante mes genoux dans le sol, et plaque mes mains, mes bras et mon torse. L'utérus a suivi le bassin du veau, il est en train de sortir. Une grosse boule d'une cinquantaine de centimètres de diamètre que j'essaie de maintenir, d'empêcher de s'éverser. Je n'ai aucune chance. Il va lui suffire de deux efforts de poussée, et elle mettra tout dehors. Je ne pourrais pas retenir ça. Mais j'appuie. Je maintiens en offrant la surface la plus large possible, pourrissant mon jean et mon pull de sang et de lochies. Je me colle à la vache, poussant avec mes avant-bras et mon torse, calant le reste avec mon bassin et mes cuisses. Je ne peux pas planter mes mains là-dedans : avec une telle force, je perforerais la matrice avec mes doigts. Je résiste à ses poussées. Une première, longue et puissante. Je suis en apnée. Elle relâche, je repousse et échoue, elle se contracte à nouveau, mais je tiens bon, je glisse dans la boue hémorragique, mes pieds et mes genoux mal calés dans le sol. Le veau respire bien. Pas moi. Je maintiens encore. Elle est épuisée, je compte là-dessus. M. Maudan me demande s'il peut m'aider.
Non.
Elle pousse à nouveau, mais j'ai gagné un peu de terrain. Il y a moins d'utérus dehors. Elle abandonne, je m'engouffre, plaque les cotylédons dans le vagin, et enfonce mes deux bras, points fermés, avec la matrice, dans le vagin. Elle pousse à nouveau, mais je suis enfoncé jusqu'aux coudes, j'ai bien planté mes pieds, je bloque et je résiste. Elle relâche, cette fois je me couche et déroule avec mon bras entier son utérus à l'intérieur de son ventre. Je suis allongé par terre, le bras droit enfoncé jusqu'à l'épaule dans son vagin et son utérus, et j'ai gagné. Je ressors vite, pour qu'elle n'ait plus envie de pousser. C'est terminé.
Pour être tranquille, je fais une épidurale, anesthésiant ses sensations au niveau du bassin et du vagin. Il ne me reste plus, par acquis de conscience, qu'à fermer la vulve avec un laçage appuyé sur des épingles.
La mère va bien, et le veau aussi. Je suis couvert de sang des pieds à la tête. M. Maudan me sourit de toutes ses dents. J'éclate de rire.
C'est jubilatoire, et libérateur. J'aime ce vallon, cette vitesse et cette victoire.

vendredi 20 janvier 2017 - Fin de césarienne

Fin de césarienne

dimanche 8 janvier 2017 - Glissement

Je glisse.
Je glisse de village en hameau, de lampadaire en guirlande. Il n'y a pas un son, pas un mouvement, ou plutôt, il y a cette impression que ma voiture est immobile tandis que défilent les nappes de brouillard ? Je passe d'un havre à un autre en empruntant ces étranges et pourtant quotidiens corridors d'obscurité cotonneuse. Cela fait dix jours que le brouillard ne se lève plus sur les collines et les vallées. Parfois, du haut d'une crête, on aperçoit quelques chênes sur la colline suivante, une tour médiévale ou, plus loin, les Pyrénées. Pour replonger aussitôt dans un bassin de brume glacée. Minuit est passée depuis plus d'une heure, et il me reste quelques kilomètres avant d'atteindre cette ferme isolée où vit - par force ? - un reclus. M. Pirou est sourd, et muet. Je ne sais pas vraiment s'il a quarante, cinquante ou soixante ans. Il vit seul dans son silence, avec une meute de chiens hurlant à longueur de journée. Les voisins m'avaient même contacté pour se plaindre.
Je ne suis pas sûr d'être réveillé. J'ai bien tenté d'allumer la radio, mais je me suis senti agressé par la voix mielleuse d'un expert au nom improbable. Je lui ai aussitôt coupé le son. Je préfère tenter de ne pas réfléchir aux différents scénarios. Une torsion, et donc, à la clef, une césarienne ? Deux agneaux emmêlés qui sortent en même temps ? Une simple patte tordue ? J'avale les kilomètres en tentant de m'échapper du sommeil. Le réveil a été brutal, pourtant : la sonnerie du téléphone. Une voix inconnue ; un nom connu. Celui d'un éleveur de limousines à la retraite. Pas un client, mais je l'ai croisé à l'occasion, quand il venait "donner la main" pour la prophylaxie, chez ses voisins. Qui sont aussi à la retraite, d'ailleurs. Pourquoi m'appelle-t-il ? "M. Pirou, dans la cour de la ferme. Je crois qu'il essaye de me dire qu'il a une brebis qui n'arrive pas à mettre bas."
A une heure du matin ? C'est bien l'heure...
Je crois que j'ai pensé à haute voix. Je le remercie en grommelant, m'échappe de mon lit, enfile mes vêtements, et démarre ma voiture. Chauffage à fond. Je roule sans voir à plus de quelques mètres, presque au pas. Presque vingt bornes m'attendent, entre "grosses" départementales et petits chemins communaux. Je glisse.
J'entre dans la cour de la ferme. Enfin. M. Pirou est là, sous la chiche lumière du pas de sa porte. Il s'approche tandis que j'enfile mes bottes. Je lui tends la main. Pas de vœux, pas de bonjour. Devrions-nous faire semblant ? J'entre derrière lui dans la bergerie. Quelques tôles, une lampe, une brebis couchée, une patte qui dépasse. Donc pas de césarienne. Voit-il mon soupir de soulagement ? Je le regarde en articulant "combien d'agneaux ?" Il ouvre la main en tentant : "Drois"
Pas de césarienne, mais de la vraie manip' obstétricale. Les brebis et leurs agneaux s'écartent devant moi, deux d'entre elles parviennent à s'échapper. Elles rentreront bien vite, vu le froid.
M. Piou m'aide à écarter la parturiente du mur, j'enfile un gant, le tartine de lubrifiant, et explore. Un agneau. Mort ? Il ne réagit pas. Une patte dans le passage, la tête aussi, moins avancée, l'autre antérieur, introuvable. Je tourne et mobilise, cherche à comprendre, palpe l'épaule, glisse ma main. Les cris de la brebis déchirent le silence. Je lui parle, des mots idiots, des mots dénués de sens et même de pertinence. Juste un son doux, je sais que personne ne m'écoute. Je ronronne pour nous : pour la brebis et sa douleur, pour l'agneau qui est probablement mort, pour M. Pirou qui ne peut m'entendre mais qui a réussit à me faire venir, et pour moi, finalement. Je trouve les onglons, les ramène en le faisant passer de phalange en phalange, puis de doigt en doigt : je n'ai pas la place de bouger ma main, là-dedans. Je ramène le membre entier, réaligne la tête, et tire. Un long glissement, ferme et solide, et l'agneau se retrouve au sol dans un dernier cri maternel. Il inspire. Mal. Je me relève, le suspendant par les postérieurs. Je cherche de l'eau. Jette un œil sur le seau, vide. M. Pirou m'ouvre la porte et m'amène au seau qu'il avait préparé pour que je me lave les mains, à la fin. Tiède. Je le regarde : "Froid". Il secoue la tête. Je mime en me frottant les bras comme si je me gelais, tenant toujours mon agneau à la respiration erratique. Je le pose au sol, vide sa bouche, masse un peu. Il a compris, et ouvre un jet d'eau planqué sous un tas de paille. Première douche par moins trois. Bienvenue, bébé.
Je le ramène à la bergerie, et continue mes manœuvres. Massage, vidage de glaires. Il démarre gentiment. Je l'amène à sa mère, elle le lèche aussitôt. Il me reste à vérifier que tout va bien. Je remets un gant, explore l'utérus. Tout est en place. Je rentre chez moi.

Agnelage

samedi 24 décembre 2016 - Joyeux Noël !

Billet écrit en live le 24, vite, sans doute trop. Mais ce sont les risques du direct !

Vingt-quatre décembre. Midi.
L'heure de souffler un coup : deux vétos, une ASV, nous avons réussi à boucler la journée dans la matinée. Cet après-midi, on ferme. J'assure la garde du 24 et du 25 (et du 26 jusqu'à 9h00, d'ailleurs). Avant, nous ouvrions les après-midi du 24 et du 31, comme les autres jours. Mais il n'y a pas grand monde pour amener son chat à vacciner juste avant le réveillon, alors plutôt que de rester en faction en jouant au démineur, nous renvoyons tout le monde à la maison. Pas trop loin du téléphone, quand même. Un des vétos se colle à l'astreinte. Cette année, c'est moi. Sauf que… nous n'avons pas le temps de nous souhaiter un joyeux Noël que retentit la sonnerie du téléphone. Une chasseuse. Un chien de chasse. Un pneumothorax. Deuxième appel un instant plus tard : un chien, perte de connaissance en cours de chasse.

On reste.

On reste et on suture, enfin je suture pendant que Christine, l'ASV, ballonne. Une belle coupure entre deux côtes, loin sous l'épaule, il faut que je tranche dans la peau et dans les muscles pour accéder à la plaie thoracique. Il est arrivé avec une plaie de cinq centimètres, il repartira avec une suture de vingt-cinq. Enfin, s'il repart. Parce que la respiration, là, il serait de bon goût qu'elle redémarre. Je veux bien tolérer une apnée lorsque nous refermons la cage thoracique, après avoir rétabli un vide pleural, mais il ne faut pas non plus que ça dure trop longtemps. Oxygène à fond, on baisse les gaz anesthésiques. J'ai le stétho sur son cœur, de l'autre main je retourne une babine pour surveiller la couleur des muqueuses. Ça va. Mais il ne respire pas. Et puis, je n'entends pas le cœur quand je pose mon stéthoscope sur sa paroi thoracique supérieure, celle qui n'est pas posée sur la table : il y a trop d'air entre son cœur, ses poumons et les côtes. Le vide pleural n'est vraiment pas assez vide. L'ASV continue à ballonner, je continue de surveiller le cœur et guide ma collègue qui a abandonné sa consultation pour poser un drain thoracique. Je compte les côtes à l'envers, prend mon repère, incise : un petit coup de scalpel. Elle perce, et pousse le drain. J'évite par tous les moyens de la gêner et surtout de toucher le drain, qui doit rester stérile. On pose le petit robinet et la valve, elle aspire, elle vide. Il restait pas loin d'un litre d'air entre les plèvres. Ça ne risquait pas de marcher...
Il ne respire toujours pas. J'écoute. Christine est en apnée. Elle ne ballonne plus. Nous attendons qu'il se remette spontanément à respirer.
Et c'est… vraiment... très long. La chasseuse, avec son pantalon kaki, ses grolles boueuses et son gilet de signalisation orange fluo, se ronge les ongles. Personne ne parle. Le cœur est toujours bon. Le chien est toujours rose. Il va respirer. Ils se remettent toujours à respirer. Il respire.

Nous aussi.

Je n'ai plus qu'à finir la suture. A 13h30, nous avons achevé notre matinée. Je vais garder le chien jusqu'à demain, si tout va bien. Nous lui avons laissé son drain. Je vais aller manger. Et perdre mon après-midi devant un jeu vidéo entrecoupé de pauses emballage de cadeaux.

Vingt-quatre décembre. Quatorze heures quarante.
- Service de garde, bonjour ?
- Ah, bonjour, je voudrais un renseignement : vous castrez les ânes ?

Vingt-quatre décembre. Quinze heures quinze.
- Service de garde, bonjour ?
- Bonjour ! Je suis bien à la clinique vétérinaire ?
- Oui, mais c'est le service de garde.
- Vous êtes fermés ?
- Oui, sauf pour les urgences.
- Je m'en doutais. Vous avez bien raison. Et les croquettes attendront bien lundi. Joyeux Noël !

Vingt-quatre décembre. Seize heures trente.
- Service de garde, bonjour ?
- Ah, oui, la garde, le réveillon, j'oubliais. Désolée, je vous dérange pour rien, sans doute, mais dites, Tequila, vous savez, avec ses quatre hernies discales. Il a très mal, vous croyez que je peux lui refaire de la morphine et de la cortisone pour le réveillon ?
- Pour rien, dites-vous ?

Vingt-quatre décembre. Dix-sept heures dix.
- Service de garde, bonjour ?
- Ah, vous avez fermé ? C'est Nathalie, dites, Sylvain, j'ai une génisse à terme qui s'est mise à l'écart du troupeau ce matin, là elle s'énerve avec la queue, mais il ne se passe rien. J'ai peur d'un siège.
- Ou d'une torsion. J'arrive.

Finalement, il va bien falloir que j'abandonne mon jeu. Mais il fait beau, le soleil se couche sur les Pyrénées et les peint d'ors et de feu, sous une couche de nuages bloquée par les plus hauts sommets. Il n'y a pas de neige sur la première ligne de montagnes. Vert sombre les forêts, noirs les rochers, dorées les neiges et les glaces, mauves et gris acier les nuages. Il y aurait presque de quoi me consoler d'avoir abandonner mon clavier. Je roule une dizaine de minutes. La limousine m'attend accrochée à son cornadis. Elle a la vulve serrée des mauvais jours. Je parie sur une torsion. J'enfile ma chasuble de vêlage, passe mes gants oranges. Effarouchées, les jeunes bêtes qui ont réussi à éviter le cornadis partent en courant comme un vol de perdrix. Un grand coup de lubrifiant, j'essuie la merde sur la vulve avec le toupet de la queue, et tente de m'introduire dans son vagin. J'esquive les coups de pieds, l'éleveuse prend une corde. J'attends qu'elle lui fasse un licol et l'empêche d'assassiner un vétérinaire le soir de Noël. Et je reprends. Cette fois, je parviens à rentrer une main. Je bute sur l'hymen. Elle a été inséminée artificiellement : il est donc intact. J'inspire, et enfonce ma main d'un coup avec force et régularité. Elle ne bronche pas. J'ai du sang sur le gant. Quelle superbe soirée de Noël.
J'avance, le col est ouvert, mais pas effacé. Je sens un sabot. Un second. Un petit nez, bien à l'abri dans la poche des eaux. Je pince entre deux onglons. Le veau retire sa patte. Je pose ma main sur sa tête, fait le tour du bassin de sa mère. Il passera. Elle n'est pas prête. Peut-être y avait-il une petite torsion utérine que la jeune vache a résolue spontanément, retardant simplement le vêlage ? Je décide de dilater la vulve, le vestibule et l'entrée du vagin. Le point d'attache de l'hymen dessine un anneau très serré, qui risque de gêner le passage du veau. Une main, une seconde main, j'entre et ressort, écarte les poignets. Ça va être long.

Ça tombe bien, je n'ai pas fait la visite sanitaire 2016 de Nathalie. Alors…
- Vous savez ce que c'est, l'antibiorésistance ?
Haussement d'épaules de l'éleveuse qui tient toujours sa vache et sa corde, tout en lui caressant le mufle.
- Bon, ben c'est quand un antibio qui devrait marcher ne marche pas. Le bon antibiotique pour la bonne bactérie au bon endroit, mais elle résiste. C'est un gros souci en médecine humaine et vétérinaire, alors on doit vous parler de ça, cette année.
Ces visites sanitaires annuelles oscillent entre spectacle comique et contrôle scolaire. Chaque année un thème, en général pas idiot, et il faut y faire passer tous les éleveurs. Qui n'apprécient pas des masses, en général, alors on fait passer ça en discutant au lieu de lire les questions et cocher les cases en hochant la tête d'un air entendu.
- L'idée, je simplifie : vous faites un antibiotique à une vache. Ou un chien. Ou à vous. Certaines bactéries vont survivre, surtout si vous sous-dosez, ou si vous ne traitez pas assez longtemps. Ce seront les plus résistantes. Vous avez entendu parler du staphylocoque doré à l'hôpital ? C'est ce genre de mécanisme qui en a fait la terreur des patients hospitalisés. On réduit les risques en respectant les ordonnances et en évitant l'auto-médication à tort et à travers. Attendez, j'avance mon bras un peu plus profondément dans le vagin. Mmffff. Bon.
Nathalie soupire.
- Les bactéries, ça peut être les mauvaises, celles de la maladie. Mais aussi les bonnes. Celles des intestins. En plus, elles communiquent et se refilent les résistances. Elle se dilate bien, la cocotte. Étonnant pour une première. Bref. Vous utilisez des antibiotiques pour quoi, vous ?
- Vous le savez bien.
- Oui, mais je dois cocher les cases dans ma tête.
- Des panaris, et puis les nombrils des veaux.
- Oui, vous en utilisez très peu. Et vous n'utilisez pas les antibiotiques « critiques ». Ceux de dernier recours en médecine humaine comme vétérinaire. Ceux-là, nous ne pouvons plus vous les vendre, mais nous pouvons toujours les utiliser sous certaines conditions. Pour les préserver. Ce qui ne change rien pour vous ni pour moi, nous bossions déjà comme ça. On fait juste plus de papiers, et on nous rajoute des couches d'emmerdes pour nous récompenser de nos efforts.
- Ah ça !
- Bon, et la question suivante, c'est pour savoir si vous pourriez utiliser moins d'antibiotiques.
- Ben non.
- Ben non, vous en utilisez déjà très peu.

Et le téléphone sonne. Au fond de ma poche. Sous ma chasuble. J'enlève un gant, soulève le plastique, farfouille et saisit le samsung solid.

- Service de garde, bonsoir ?
- Fabienne ?
- Ah non, c'est Sylvain.
- Vous avez fermé ?
- Oui.
- Mais comment je fais ma blague, moi ? Je voulais faire croire à Fabienne que j'avais un gros problème sur mes vaches !
- Elle est rentrée chez elle, Fabienne.
- Ah merde. Bon. Ben joyeux Noël ! Vous faites quoi ?
- Je réponds au téléphone avec un bras dans le vagin d'une vache.
- Au moins, vous avez une main au chaud !
- …
- …
- Oui.
- Joyeux Noël !
- Vous aussi !
- …
- Vous fermez aussi le 31 après-midi ?
- Oui.
- Bon ben je rappellerai le matin, alors !
- OK.
- Et allez-y doucement avec ce vagin, c'est Noël quand même !
- Oui, je raccroche, ok ?

- Bon. Je crois qu'on va lui foutre la paix, à cette cocotte. J'ai bien dilaté l'entrée, mais le col n'est pas effacé. On ne va pas tirer, on risquerait de tout déchirer. Je suis désolé, j'aurais préféré vous libérer pour votre réveillon, mais on ne va faire que des conneries, si j'insiste. Rappelez-moi si elle ne vêle pas seule. Mais le veau est adapté au bassin, j'ai distendu le ligament, elle est un peu dilatée, elle a monté le veau pendant que nous discutions . Ça devrait le faire. Ah et je vais remplir le papier et vous le laisser, parce qu'on n'a que ça à faire un 24 décembre à 18h00.

Vingt-quatre décembre. Dix-huit heures dix.
- Service de garde, bonsoir ?
- Olivier ?

Dans sa voix, il y a la casquette d'un noir usé. Le pantalon bleu maculé de cambouis et de suint de brebis. La moustache en bataille et la cigarette roulée, à l'agonie au coin de sa bouche, mâchée et remâchée, éteinte et rallumée depuis des heures. Laurent Ginet. Sourd comme un pot. L'accent local incarné.

- Non, c'est Sylvain.
- Ah, Olivier, vous avez soigné Grincheux, c'est Laurent Ginet, dites, j'ai plus de croquettes, je peux venir en chercher ?
- Non, on est fermé, M. Ginet. Je n'assure que les urgences.

Je parle fort, j'articule fort, en insistant fort sur les accents. Ma famille adore m'entendre parler comme ça. Il paraît que j'ai plusieurs voix, qu'elles changent selon les clients.

- Ah c'est bien, je fais vite, alors ! Je ne veux pas vous déranger un soir de Noël ! Je croyais que vous seriez fermés !
- Mais on est fermés ! Donnez-lui du foie gras !
- J'arrive tout de suite !
- M. Ginet ! Du foie gras !

Il ne m'entendait pas, mais là, il ne m'écoute plus.

- Rhah, comment on éteint ce machin. Michelle, j'arrive pas à l'éteindre !
- Il va raccrocher, Laurent, ça coupera. Fais vite, pour ne pas déranger le docteur !

Il est dans l'entrée de sa vieille ferme. Elle est dans la cuisine. Et moi, je vais aller à la clinique. De toute façon, il faut que je gère les hospitalisés. Notamment mon pneumothorax. Il habite à 3 kilomètres, il sera vite là. Ou dans une demi-heure environ. S'il a encore perdu ses clefs. Deux fois, il est venu en tracteur, la première « parce qu'il était pressé », la seconde « parce que les gendarmes avaient suspendu son permis, mais que pour le tracteur, il n'y a pas besoin de permis ».

J'ai le temps de doser la glycémie du chat diabétique, de sortir un chien à piroplasmose qui va manifestement beaucoup mieux, puis de vérifier le drain du chien de chasse. D'errer un peu sur Twitter. De vérifier la commande de médicaments. Si ça continue, je vais me mettre au démineur.

M. Ginet entre dans la clinique obscure, avec sa casquette, son pantalon de velours, ses bottes, sa moustache et son mégot.

- Aahh, mais c'est le docteur Sylvain ? J'ai eu Olivier au téléphone, je suis M. Ginet, vous avez soigné Grincheux. Je lui ai dit que je venais chercher les croquettes. Des Félines Youne adulte. Femelle. Un sac de 2,5kg.
- Bonsoir M. Ginet. C'est 1,5kg ou 4,5kg. D'habitude vous prenez 1,5kg.
- 1,5kg, très bien ! Joyeux Noël ! Et merci de m'avoir attendu, vous auriez pu ne faire que les urgences !

Je ne suis pas si convaincu qu'il soit si sourd que ça.

jeudi 17 novembre 2016 - Chirurgie de guerre

J'ai aidé Christophe à monter son chien sur la table. Rocker : un genre de grand machin un peu maigre, content de me voir si l'on en juge par les battements réguliers de sa queue. Il respire un peu fort, son cœur bat un peu trop vite, un peu trop fort. Ses muqueuses sont d'un joli rose. Son maître maintient son T-shirt maculé de sang sur l'abdomen de Rocker. Je ne sais pas encore ce qu'il y a dessous, mais ne changeons rien : c'est dimanche, il est treize heures, il y a du sang partout dans ma clinique. Les chasseurs et leurs chiens sont lâchés, les sangliers sont au taquet. Et celui-ci, selon son maître, a le ventre perforé. Je pose mon cathéter, vite, très vite. Branche la perfusion, et injecte l'anesthésique. Un quart de dose. Le grand anglo vacille. Puis s'affaisse. Il n'aura pas eu besoin de grand-chose, comme souvent avec ces animaux fatigués. Je vérifie le cœur, et la respiration. Tout va bien. Un pas d'âne, pour maintenir la gueule ouverte, un laryngoscope, je visualise l'entrée de sa trachée et insère ma sonde trachéale. Il tousse, une fois. Pas de quoi repousser l'anesthésie.
Je bascule le chien sur le côté, sur la table de notre salle de préparation chirurgicale. Pour ces chirurgies sales, j'évite d'emmener les chiens au bloc, pour ne pas le salir. Il n'y a aucun objectif de stérilité quand le sanglier a défoncé le chien à coup de défenses, qui a ensuite continué, la plupart du temps, à courir dans la boues, les ronces et les ruisseaux. Il faut plus qu'une éventration pour arrêter un chien qui veut chasser !
La plaie est très petite. Il y a pas mal de sang, je ne sais pas trop pourquoi. Sur le côté de la dernière côte, elle est bouchée par un amas de mésentère – ce filet auxquels sont suspendus les intestins, très fin et très lâche (la crépine, en boucherie, qui fait de si jolie décorations sur les pâtés). Ça m'arrange : il bouche le trou et empêche que des choses plus fragiles soient exposées, ou que des saletés rentrent dans l'abdomen. Il va quand même falloir que je coupe tout ça, car ce bout de mésentère est très sale. Mieux vaut l'enlever que le remettre dans le ventre. Je suis tout seul, le chasseur attendant courageusement derrière la porte. Avec mes manipulations, un coup chirurgicales, un coup « pratiques », comme retourner le chien, lui attacher les pattes, régler le débit de la perfusion ou chercher une boîte de chirurgie, j'ai déjà changé trois fois de paire de gants. Je ne cherche pas être stérile, mais… restons propre. Je prends mes ciseaux, et je coupe la peau. Le chasseur, qui était rentré entre-temps, ressort précipitamment en entendant le son des lames qui coupent les chairs. La paroi musculaire, maintenant, en partant dans l'axe du corps. Intuitivement, à cet endroit, je me dis que c'est ainsi que ça tirera le moins sur les sutures à venir. J'ai une vue plongeante dans l'abdomen.

- Heu, ça vous dérange si je sors prendre l'air ?

Christophe est vert. Il s'enfuit.

Je coupe un peu plus. J'explore. Il y a deux côtes cassées. Non, trois. Coupées. Les flottantes, et une complète. Il risque d'y avoir… j'explore avec le doigt, inspecte, caresse, décolle… oui, un bruit d'aspiration ! Le diaphragme a été coupé au ras de son attache à la cavité abdominale, et l'air s'engouffre dans la cavité pleurale, cet espace censément vide et virtuel qui sépare les poumons de la paroi costale. Je saisis une grosse pince et attrape tout ensemble, pour limiter la fuite que je viens d'aggraver. Je jette mes gants, allume la lumière du bloc, oriente la table de chirurgie principale et y transporte Rocker, sa poche de perfusion entre les dents. Là, éclairage au maximum, concentrateur d'oxygène, machine d'anesthésie gazeuse : on vient de changer d'échelle. J'augmente le débit de la perfusion, et une fois tout mon matos transvasé, reprends mon exploration des dégâts. J'espère que Christophe va vite revenir, car je vais avoir besoin de lui. Oui, il y a une coupure sur cinq centimètre du diaphragme et des muscles de la paroi abdominale ou thoracique (on est à la limite), avec des bouts de côtes au milieu. Et ce couillon de chien qui remuait la queue !

Je crie un coup, Christophe vient voir. Il me découvre dans le bloc, avec tout l'attirail d'anesthésie gazeuse branché sur son chien, le bruit du concentrateur d'oxygène en fond sonore. Oui, c'est beaucoup plus grave qu'il n'y paraissait, oui, le chien peut y rester, oui, j'ai besoin de lui, oui, il peut regarder de l'autre côté. D'une pression sur son bras – encore une paire de gants foutue – je lui montre quelle force il devra appliquer sur le ballon du circuit d'anesthésie. Assez pour gonfler les poumons, mais sans les faire exploser, s'il-te-plaît. C'est son premier pneumothorax.
Quand nous inspirons, nos côtes se soulèvent, et nos poumons se gonflent parce que nos côtes se soulèvent, mais pas parce que nos poumons sont attachés à nos côtes : ils ne le sont pas. Entre les côtes et les poumons, il n'y a rien, juste deux membranes : la plèvre thoracique, qui tapisse la diaphragme, les côtes et les muscles intercostaux, et la plèvre pulmonaire, qui tapisse les poumons. Entre les deux, rien. Du vide. C'est parce qu'il y a du vide que ces deux plèvres restent collées sans être attachées l'une à l'autre, permettant le mouvement harmonieux de la respiration. S'il y a quelque chose entre les plèvres, le poumon ne se gonfle plus lorsqu'on inspire, il s'effondre – ce qu'on appelle un collapsus pulmonaire. J'explique tout ça au jeune chasseur en plaçant mes points pour refermer l'ouverture de la cavité thoracique. Vite, très vite. Et au moment de serrer le dernier nœud, je le fais appuyer sur la ballon du circuit d'anesthésie, ce qui fait gonfler les poumons, qui reprennent leur place tandis que j'appuie sur le thorax de rocker pour chasser un maximum d'air, avant de serrer mon dernier nœud. Ça a duré vingt secondes. Nous lâchons tout. Et observons. Rocker ne respire pas. Toujours pas. Je vois les battements de son cœur. Respire. Respire !
Il inspire, et expire ! Parfait ! Je jette mes gants, et pars chercher de quoi améliorer le vide pleural. J'insère une aiguille entre deux côtes, branchée à un tuyau et une seringue. J'aspire. Il n'y a presque pas d'air, nous avons parfaitement réussi le rétablissement du vide.

- Heu… je peux ressortir ?

Oui, oui, ce sera toujours mieux que s'évanouir ! Il y du sang partout. Nous avons piétiné dedans, il a coulé sur la table, j'ai plusieurs fois raté la poubelle avec mes compresses imbibées ou mes gants souillés. Le chien est littéralement ouvert en deux, avec vue sur son estomac et son mésentère.

Pourquoi saigne-t-il autant ? Pourquoi ses organes baignent-ils dans le sang ? Je n'ai vu aucune veine, aucune artériole pisser plus que de raison ? Je soulève, j'explore, je sors. Un organe après l'autre, les lobes du foie, le diaphragme, les intestins, la rate. La rate. Et l'estomac. Ce con de cochon a sectionné la moitié des vaisseaux qui relient la rate à l'estomac, au ras de l'estomac ! Ils ne saignent plus vraiment, mais maintenant, je comprends. Alors je ligature, je résèque, je nettoie, j'évalue et je referme. La rate vivra. Le chien aussi. Normalement.

J'explore une nouvelle fois la cavité abdominale. J'ai branché l'aspirateur chirurgical (et encore une paire de gants…), je tout vidé, tout nettoyé, rincé (une paire de gants). Ça saignote, de partout et nulle part. Je laisse tomber. Il est temps de refermer. La paroi musculaire, d'abord, ma coupure, puis celle du sanglier. Je pose un drain. La peau, ensuite, après plusieurs sutures filées, sous-cutanées. J'ai stoppé l'anesthésie gazeuse, mais maintenu l'oxygène. Recontrôlé l'analgésie. Les antibiotiques. Je prépare une cage, avec des bouillottes. Rocker est à 35,8. Ça reste admissible. Maintenant, il va se réveiller. Et je vais le surveiller, par la porte de la salle de préparation qui donne sur le chenil, en commençant à suturer un autre chien, bien moins gravement atteint...

Sang

lundi 18 juillet 2016 - Un jour, une consultation : c'est fini

Fin du marathon.
Je ne pourrai pas tenir la cadence plus longtemps. C'est une conjonction de circonstances favorables qui m'a permis de me lancer dans ce challenge, mais c'est fini pour cette fois.
Quelques nouvelles des patients :
- Jour 13 : Minet va très bien.
- Jour 15 : aucune nouvelle de la chienne qui boit beaucoup, je vais rappeler.
- Jour 17 : pas de nouvelles du chaton.
- Jour 18 : le chien va très bien, a priori le traitement a bien fonctionné. Ou il aurait guéri de toute façon. Allez savoir.
- Jour 21 : on ne sait toujours pas ce qu'il a fait, mais le chaton va bien. Même commentaire que ci-dessus.
- Jour 22 : la jument et sa conjonctivite : pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
- Jour 23 : la chienne opérée va bien, elle est rentrée après deux jours d'hospitalisation. Celle-là n'aurait pas guéri toute seule.
- Jour 24 : le chien asticoté va correctement, le chien en hernie discale s'améliore gentiment.

Merci pour vos nombreux commentaires, ici, sur Twitter et sur Facebook. Je suis navré de n'avoir pas réussi à répondre à tout le monde, je vais prendre le temps de refaire le tour des commentaires et d'améliorer ça.

Merci pour vos retours enthousiastes, aussi, auxquels je n'ai pas répondu (retweeter des compliments ou "aimer" des appréciations positives me chiffonne) mais soyez assurés que j'ai apprécié.

Prochain challenge : moderniser le blog, avec notamment un thème compatible avec smartphones et tablettes.

vendredi 15 juillet 2016 - Jour vingt-quatre. Motif : Asticots.

Jour vingt-quatre.

Motif : Asticots.

Le motif de consultation préféré de tous les vétérinaires : la verminière. Cette fois-ci, sur un colley. Un vieux colley. Un très vieux colley.

Ses propriétaires se dandinent devant moi, dans la clinique vidée de toute activité : il est 21h, c'est ma première urgence de la soirée, et, je l'espère, la dernière. Je n'ai même pas envie de parler. J'ai enfilé des gants, ouvert la fenêtre, et je ne respire plus que par la bouche.

Mon silence est sans doute pour beaucoup dans leur inconfort. J'imagine qu'ils se demandent ce que j'en pense. Ce que je pense d'eux. Ils viennent juste d'arriver dans un gîte des environs, des vacanciers qui ont eu le bon goût de ne pas laisser leur vieux derrière eux, mais qui l'ont clairement négligé. J'ai autre chose à faire que les accuser.

Je tonds avec application. Sur la table de consultation montée au maximum, le chien est couché, il ne sait de toute façon plus vraiment se lever. Arthrose, déficit neuro, incontinence, un sous-poil et un poil terriblement denses, il pue l'urine à en suffoquer. Sous les bourres, avec la chaleur, la peau et l'urine ont macéré. Les mouches ont pondu, et je soulève la queue. Je tonds le poil en dessous, autour de l'anus qui bée tandis que s'en échappent les asticots. Je continue sur le périnée, tranche la vermine avec le peigne de la tondeuse, il y en a de toute les tailles, de tous les âges, ils grouillent, ils roulent, ils s'échappent. Je bascule le chien sur le côté, je tonds entre les cuisses, je me dirige vers la verge, je parie qu'il y en aura aussi dans le fourreau.

Les vacanciers se dandinent. Ils sont horrifiés, ils sont fascinés. Leur adolescente de fille hésite entre le rire incrédule, l’écœurement et les larmes. Je lui explique. Que oui, c'est dégueulasse. Que la peau a pourri avec le sous-poil et l'urine, qu'il faut que tout ça respire, que comme il ne se lève pas, parce qu'il est vieux, et un peu paralysé, il faut le tondre, le laver, le savonner, le rincer, le sécher. Que personne n'a envie de rester dans ses excréments. Qu'il n'a pas vraiment mal, même s'il se dandine sous mes coups de tondeuse. Ça doit sévèrement gratter. Je tonds et tranche, les asticots tombent, grouillent et s'échappent, j'écarte deux bourres de poils et ils éclosent comme une fleur de charogne, il y en a sur la table, il y en a par terre. Je la rassure : non, il ne va pas mourir. Oui, il va guérir, même s'il y a des plaies, même si elles sont infectées. Les asticots n'ont mangé que les tissus nécrosés, ils ont irrité, mais ils ne vont pas le bouffer.

- Les petites bêtes ne mangent pas les grosses, pas la peine de t'écarter en sautant parce qu'il s'avance vers toi, celui-là.

Je repose la patte. Je change le peigne de la tondeuse, je soupire. Les lombes, maintenant. J'écarte les poils, j'attaque à la base, lentement, en tournant autour des bourres les plus tendues. Ils sont toujours là, partout, jeunes et maigres, ou gros et gras.

- Haha, on pourrait partir à la pêche, ose le papa vacancier.

Sa plaisanterie tombe à plat dans un silence gêné. Le halètement du chien, la tondeuse. Il n'y a rien d'autre à ajouter. Je tonds et tourne, je finis de lui nettoyer tout le train arrière, jusqu'à, enfin, arriver dans le poil sain.

- Le reste, c'est pour le toiletteur, ce ne sera pas du luxe. Moi j'arrête là pour ce soir.

Je prends la brosse douce, la vétédine savon, de l'eau tiède, et je frotte, je masse, je gratte. Je décroche les asticots, entiers ou tranchés, la peau est piquetée de milliers de petits points rouges, je décroche les œufs. Le chien se tord et se dandine, halète et me regarde, avec la patience de ces chiens qui crèveraient pour nous - et en silence, pour ne pas déranger. Il a de la fièvre, et les asticots sortent encore de l'anus lorsque je retire le thermomètre. Tant pis. Il les déféquera demain. Des antibiotiques, pour la pyodermite. De la cortisone, pour la douleur et les démangeaisons. De la pommade grasse, surtout, pour apaiser.

Il me reste le fourreau à nettoyer. Alors que je lui extériorise la verge, les asticots roulent et tombent. Il résiste, planque son pénis. J'insiste, il cède et je nettoie à l'éponge douce. Vétédine savon, encore, rinçage, pommade. Il ne résiste plus et se laisse soigner.

Des conseils, beaucoup de conseils. Quoi surveiller, comment gérer. Tout ce qui peut se compliquer. Mais je ne suis pas très inquiet, tout ça devrait bien se passer. Par contre, il y a certainement des choses à améliorer, ce chien doit être aidé et accompagné.

Dans le silence de la tonte et du nettoyage, je me suis demandé si je devais les engueuler ou les culpabiliser. En parlant à leur fille, j'ai pu esquiver, ou plutôt, j'ai pu expliqué comment gérer, sur le ton des généralités que tout un chacun connaît. J'ai pu leur faire réaliser. La négligence n'est que rarement de la malveillance… Et je crois pouvoir compter sur leur bonne volonté.

jeudi 14 juillet 2016 - Jour ving-trois. Motif : A terme, pas bien.

Jour vingt-trois.

Motif : à terme, pas bien.

Je m'en serais vraiment bien passé. Il est presque 17h30 et je suis tout seul à la clinique avec deux ASV qui jonglent entre le téléphone qui ne cesse de sonner et un défilé de clients au comptoir. Le parking déborde, il y a des chiens et des chats partout, sans parler de ceux qui sont hospitalisés. Et je vois apparaître dans le planning un "à terme, pas bien".

Le vaccin de 17h30 est en retard. Je discute avec les propriétaires d'un chien hospitalisé qui sont venus en avance, organisant les deux prochains jours de son séjour parmi nous, puis j'avise une chienne manifestement prête à mettre bas qui titube sur le parking. Une petite croisée golden et plus si affinités, terrorisée, que son propriétaire finit par prendre dans les bras puis, sur un signe de ma part, apporter jusque sur ma table de consultation, shuntant la salle d'attente et les animaux dont je n'ai aucune idée de ce qu'ils fichent ici (une enquête ultérieure me confirmera que deux d'entre eux venaient juste chercher des anti-parasitaire et qu'un troisième reviendrait un autre jour pour des gratouilles). L'avantage d'avoir une urgence, c'est qu'un sonore "les filles, préparez-moi une perfusion s'il-vous-plait, on risque de devoir opérer" fait taire les râleurs pressés.

Je referme les portes pour pouvoir me ménager un espace de calme avec Fleur et M. Gat, son propriétaire. Fleur respire bien, mais une tache de fluides pigmentés de vert et de noir souille les longs poils dorés de son arrière train. La saillie a eu lieu il y a 62 jours, ce n'est pas un accident, et M. Gat m'explique que jusqu'à hier, elle allait bien, qu'elle était tracassée ce matin mais qu'il pensait que la mise-bas commençait, tout simplement.

Et il avait raison.

Je commence par enfiler des gants et tondre le magma de poils collés sur ses cuisses, sa queue et son périnée. La vulve est bien décrochée, bien dilatée. La chienne me parait chaude, même à travers les gants. Je vérifie : 40.4°C. L'abdomen est dur comme du bois. Je passe un doigt dans son vagin, effleure une patte, au loin, et une seconde, mais a priori pas de museau. Un siège ? Ça déconne dans les grandes largeurs. J'explique à M. Gat que nous allons commencer par faire une radio pour comprendre où elle en est, puis une écho pour savoir si les chiots sont en vie, et si oui, s'ils sont en souffrance. Ou plutôt : à quel point ils souffrent.

La salle d'attente me regarde passer en silence avec la chienne dans les bras. On se tait pour les bébés. Fleur se laisse porter, se laisse coucher, elle attend et subit, à moitié dans le gaz. Tandis que le numériseur de la radio démarre, je lui pose la perfusion préparée par les ASV. Un coup d'antibiotiques, un coup de corticoïdes[1].

Le cliché me montre trois chiots. Le premier est en siège, ils sont très gros, ils devraient passer mais cette position, pour une primipare, la dilatation gazeuse de l'utérus et mon incapacité à déterminer s'ils sont encore en vie ou pas - même si je n'y crois pas - décident de la conduite à tenir. Assister la mise-bas avec des médicaments favorisant les contractions ne sera pas efficace : il faut opérer, et vite. J'accélère le débit de la perfusion et tout en expliquant à M. Gat la suite des opérations, je lui demande de me confirmer s'il souhaite garder les chiots s'ils sont vivants, et s'il souhaite que je stérilise la chienne simultanément. Je confie Fleur à Perrine, qui, avec l'aide d'une stagiaire, va tondre et désinfecter son abdomen. L'autre ASV commence à vérifier le système d'anesthésie gazeuse et préparer le bloc.

- Il y a un autre chien qui est arrivé, il s'est fait mal en jouant et ils étaient déjà sur la route quand ils ont appelé, et il y a aussi un chien blessé, Mme Auvignon est là pour le vaccin, elle ne peut pas revenir un autre jour elle part en vacances, les résultats de Belle sont arrivés Mme Diège a appelé, qu'est-ce qu'on fait ?

On pleure ?

Je lui demande d'appeler mon associé. Il ne bosse pas aujourd'hui, mais ce n'est pas possible. Je ne peux pas gérer.

Lorsque j'arrive dans la salle d'attente, je vois Loustic et Mme Auvignon - le vaccin. Je lui explique qu'elle va malheureusement devoir attendre, car je vois sur le parking M. et Mme Assou qui arrivent en portant tant bien que mal leur berger allemand "qui s'est fait mal en jouant". Ses membres postérieurs pendant lamentablement, comme désarticulés. Moi qui me disais que j'allais leur dire de revenir demain, imaginant un bobo...

Je repasse la tête en salle de préparation, Fleur sera bientôt à point. J'emmène M. et Mme Assou directement jusqu'en salle de radio. Sensibilité superficielle diminuée, sensibilité profonde conservée, motricité ok, pas de douleur claire, proprioception nulle. Si ce n'est pas une hernie discale, Fleur n'a pas de chiots pourris dans le ventre. J'injecte des analgésiques, de la cortisone. Je fais mon cliché, confirme l'absence d'anomalie franche de la colonne et du bassin, il y a forcément une hernie discale. J'explique la prise en charge, lapidaire. Une consultation au pas de charge, mais je n'ai pas le choix. Cendre va rentrer chez lui avec ses maîtres et ils me tiendront au courant. En les aidant à le porter, je leur explique tout ce qu'il y a à surveiller et les invite à me rappeler. Dix minutes pour une hernie discale. Est-ce bien sérieux ?

- Payer ? Heu oui, mais un autre jour. J'ai pas l'temps. Prenez ces médicaments, appelez moi demain matin, je vous dirai quoi donner en fonction de son évolution.

De toute façon, il n'y a rien d'autre à faire.

Je retourne au bloc. La chienne est prête. Induction minimale, le matériel de réa est prêt, les ASV sont dans les starting blocks. Intubation, gaz. Elles la portent sur la table de chirurgie, contrôlent une dernière fois la machine d'anesthésie gazeuse. Je pose le champ, injecte un anesthésique local en traçante. Incision, sa respiration accélère. Je fais monter le gaz, et ouvre l'abdomen. A la ponction du péritoine, du gaz s'échappe. L'odeur est lourde, collante, écœurante, mais ne me fait pas fuir : l'utérus est percé et du gaz s'en échappe, mais ce n'est pas vraiment pourri. Il y a des bouts de placenta dans l'abdomen, et je vois une tête de chiot qui dépasse d'un bout de tuyau. J'extériorise l'utérus qui finit de se déchirer, je clampe toutes les artères et les veines, tout en sortant les chiots. L'un deux semble bouger. Mais non.

Perrine prépare déjà le liquide de rinçage et l'aspirateur chirurgical. Je commence à ligaturer un pédicule ovarien, en double, tout en retirant des bouts de placenta du mésentère. Je coupe, je retiens le moignon avec un clamp, et recommence la même chose du côté opposé. Ensuite, je coupe l'utérus au niveau du col, ligature les artères utérines puis suture le moignon utérin avec du mésentère. Un dernier contrôle, puis je libère tous les moignons. L'utérus déchiré en deux repose, avec les ovaires, dans une bassine à mes pieds. Rinçage. Une fois, deux fois, trois fois, je pars à la pêche aux fragments utérins et placentaires, puis après un dernier contrôle - rien ne saigne sérieusement - je finis de tout aspirer et commence par suture abdominale. Un surjet musculaire, doublé par des points en U, puis un surjet sous cutané et un surjet cutané. Vite, très vite : je veux la réveiller. Mon associé a fini de gérer les urgences, la chirurgie n'a pris qu'une petite heure. Il est temps de la réveiller.

Je reviendrai la voir cette nuit. Elle est vraiment, vraiment fatiguée. J'ajusterai les débits de perfusion et les analgésiques. Elle devrait s'en tirer. Si elle ne part pas en péritonite.

Note

[1] Je ne râlerai jamais assez contre la disparition des B-lactamines injectables par voie intraveineuse, qui nous prive des molécules les plus adaptées à ces urgences et nous oblige en plus à utiliser ces antibiotiques qui sont sensés être réservés à la seconde intention. Il faudrait utiliser par exemple une association d'amoxicilline et d'acide clavulanique, à la fois parfaitement adaptée aux germes les plus probablement en cause et inoffensif pour la mère et les bébés à naître. Un bête Augmentin IV. Qui n'est aujourd'hui plus accessible en dehors des pharmacies réservées aux hôpitaux. Je me vois donc contraint d'utiliser des fluoroquinolones, qui d'une me plaisent moins dans cette indication, de deux sont en théorie interdites en première intention sans analyse du germe en cause.

mercredi 13 juillet 2016 - Jour vingt-deux. Motif : conjonctivite

Jour vingt-deux

Motif : Conjonctivite

Je le sais, ce foutu jars veut me bouffer. D'ailleurs, madame Livenne me l'a confirmé : il n'y a que son fils que cette bestiole accepte d'épargner. J'avance le long du grillage, à moitié rassuré par son apparente solidité, pour rejoindre le jeune homme dans le pré, juste au bout. Alors que je m'éloigne de son enclos, la bête carcarde et se rengorge : elle a vaincu, encore une fois.

Le cheval pie m'attend paisiblement. Je le suis fréquemment pour une fourbure dont les rechutes ne semblent pas devoir grand-chose aux facteurs de risques habituellement retenus. J'ai déjà vérifié l'absence d'une maladie hormonale sous-jacente, on fait ce qu'on peut avec la nourriture, du coup nous gérons à la demande à coups d'anti-inflammatoires, et les choses ne se passent pas trop mal. Mais aujourd'hui, c'est plutôt sa tronche de boxeur qui m'amène.

- Il est comme ça depuis deux jours. La pommade n'y a rien fait.

M. Livenne est comme moi. Abruti par la chaleur, et complètement ralenti. Le cheval semble d'ailleurs dans le même état. Je décompose sa phrase, entend le jars gueuler un coup de plus, et souris. On va bien voir. Martinet enfoui sa tête sous mon aisselle. J'en profite et le caresse, avant de le maintenir un peu plus fort pour verser un anesthésique local dans chacun de ses yeux. Je me recule, le rassure un brin, et observe plus sérieusement les conjonctives et la cornée. Ce n'est pas très rouge. Oui, il a vraiment les paupières gonflées. Mais les conjonctives, pas tant que ça. On dirait vraiment une réaction allergique, mais soit la pommade n'a fait que la moitié du boulot, soit… Bon, elle ne doit avoir fait que la moitié du boulot. Mais est-ce l'antibiotique ou le corticoïde qui a travaillé ? J'espère en tout cas que l'anesthésique que je viens de mettre marche, lui. Je repasse mon bras autour du cou du cheval, et glisse la main le long de sa ganache, pour finalement la ramener vers son œil droit. J'écarte les paupières, j'ai une vue plongeante sur l'espace entre la paupière inférieure et le globe. Il secoue la tête et me soulève mollement. Ce n'est vraiment pas très enflammé. Je lui lève le nez en soulevant sa tête au bout de mon bras. Tandis qu'il la rebaisse, je glisse rapidement ma main vers l’œil et lui soulève la paupière supérieure. Pareil. Mêmes manipulations de l'autre côté, je devine un petit point blanc coincé dans les replis muqueux. Patient, Martinet me laisse l'explorer, puis le « vider » avec ma pince. Un genre de petit abcès.

J'ai l'impression qu'on est dans le bon avec ce traitement, sans être assez puissants. Tandis que je repousse l'autre cheval venu voir si mordre les fesses de son congénère pendant cet examen ne créerait pas une sorte d'effet comique (sous les encouragements mesquins d'un jars vexé d'être délaissé), je fais tomber une goutte de fluorescéine dans chaque œil. Pas de jaune, pas d'ulcère. Je retourne vers la voiture chercher de quoi le soigner. Une injection, une prescription, une autre pommade à aller chercher en pharmacie. Et ça ira bien pour aujourd'hui. Je veux retrouver la clinique climatisée.

mardi 12 juillet 2016 - Jour vingt-et-un. Motif : Pas en forme.

Jour vingt-et-un.

Motif : Pas en forme

Pas en forme ! Tu parles ! Ce chaton pèse à peine 1,2 kg et avec une fièvre à 40°C et une déshydratation à 5-7 %, il peut être fatigué !

Cela fait à peine 5 minutes que ce chaton est sur ma table, et je sais déjà à quoi la prochaine heure sera occupée. Je vérifie le planning, passe la tête par la porte de la salle de consultation et demande aux ASV de m'oublier.

Récapitulons : pas de symptôme à la maison, si ce n'est des efforts pour déféquer (et ne rien faire). Il n'a rien mangé depuis hier soir, et il ne joue plus. Ce qui, pour ce rouquin d'à peine trois mois, est certainement le symptôme le plus préoccupant. Il ne joue plus et ne mange plus parce qu'il a 40°C. Mais pourquoi ? Et pourquoi ces efforts pour déféquer ? Ou pour uriner, pour ce que j'en sais ?

La palpation abdominale est anormale. Pas très douloureuse, mais inconfortable. Pas de nœud dur, pas de boule bizarre, pas de point douloureux, et il est assez souple pour que je puisse me toucher les doigts en le pressant de chaque côté. Je n'arrive pas à palper la vessie.

- A la maison, il se mettait sur le côté, comme ça, en dégageant son ventre, et on aurait dit qu'il était gonflé.

On aurait dit… Oui, c'est vrai. Il est un peu gonflé. Vermifugé ?

M. Gouhouron opine. La dernière fois que je l'ai vu opiner, c'est quand il a donné son accord pour l'euthanasie de sa minette, il y a quelques mois. Je sens bien à quel point il est stressé, à quel point il a besoin d'être rassuré. Mais je n'ai pas de quoi le rassurer. Je vais au moins essayer de cadrer.

- Nous cherchons une infection. On oublie les poisons, les « accidents », les parasites. Nous cherchons une bactérie, ou un virus, et nous allons chercher du côté de l'abdomen, puisque c'est la seule anomalie. Je vais commencer par une radio, ou plutôt deux, pour écarter occlusions et autres. D'accord ?

M. Gouhouron opine à nouveau. Son épouse est en retrait, à ses côtés. J'emmène le chaton, tranquillement posé sur mon avant-bras comme une panthère sur sa branche. Un cliché sur le côté, un cliché sur le dos, il n'aime pas que je l'étire, il n'aime pas que je le contraigne. Rien. Pas de signe d’iléus ou de corps étranger.

- Un virus, ou une bactérie. Il n'est pas vacciné, mais ça n'est pas mon inquiétude première. Nous allons faire une numération-formule, ça peut nous orienter. Et puis, éventuellement, un test FIV-FeLV. L'interprétation peut être un peu délicate vu son jeune âge, mais si la NF ne m'avance pas, il faudra exclure cela.

Mme Gouhouron me pose quelques questions, monsieur renchérit. J'explique, pourquoi chaque examen, pourquoi dans cet ordre. Rester progressif, méthodique, débroussailler sans exploser le budget.

Même pour la prise de sang, il ne bouge pas. La NF est normale. Les blancs à 9000, je ne suis pas avancé. Pile dans la moyenne. Un test FIV/FeLV ? Double négatif. Tant mieux.

Je ne sais pas ce qu'il a.

Un truc assez costaud qui fait mal au ventre, qui colle 40°C de fièvre et qui n'a aucun autre symptôme, pour le moment. Il est temps de prendre mon temps.

Avec l'accord de M. et Mme Gouhouron, j'injecte un anti-inflammatoire, une bête amoxicilline, et du liquide de perfusion par voie sous-cutanée, en évitant de l'hospitaliser.

Je leur dis de ne pas hésiter à nous appeler, de nous dire ce soir, et demain, ce qu'il en est. Mais je me garde bien de les rassurer.

lundi 11 juillet 2016 - Jour vingt. Motif : Divers.

Jour vingt

Motif : Divers

Je savais que ça finirait par arriver. Je suis devant mon écran et je ne sais pas ce que j'ai fait aujourd'hui. Ou plutôt : j'ai eu tellement de consultations que tout se mélange. En émergent des images, déprimantes ou rassurantes.

L'euthanasie d'un boxer. Est-ce qu'il y a quelque chose de plus anormal que l'euthanasie d'un boxer ? Je veux dire : une euthanasie, ce n'est jamais un moment facile. Je vous en ai assez parlé comme ça. Mais lui… je veux dire, un bobox, c'est l'incarnation de la vie dans tout ce qu'elle a de joyeux, de stupide, d'absurde, d'incongru, et d'inarrêtable. Et puis… sa maladie. Il y a des maladies qu'on n'arrête pas. Celle-ci fut brutale, laide, et fatale.

Il y a eu Minet, aussi, qui est venu pour son contrôle, qui sautait partout en arrivant (comme un boxer !), et dont le propriétaire, très souriant, m'a raconté la résurrection au fil de la semaine écoulée. Il a avec délice consacré une bonne minute à m'expliquer comment Minet prenait le pot du yaourt de son épouse entre ses dents, l'amenait dehors, le lançait en l'air pour le rattraper, une fois, deux fois, jusqu'à ce qu'il le fasse tomber, mais sans jamais l'abîmer. Et puis, une fois qu'il l'avait échappé, comment il le mettait à mort avec force grognements, bonds et aboiements, pour, finalement, laisser son cadavre défait sur la terrasse. Abandonné. J'ai reposé mon stéthoscope à droite, en haut, sur le cercle de l'hypochondre. Je n'ai rien entendu. J'ai fermé les portes, les fenêtres, réajusté mes bouchons d'oreille : plus rien. Un murmure vésiculaire. Sur la radio, plus rien non plus. On finit le traitement, en espérant que rien ne bougera.

Il y a eu cette chienne que j'en envoyé en urgence chez des confrères pour un scanner et une probable prise en charge chirurgicale. Hernie discale. Ce chat avec cet abcès sur l'avant-bras, dont je me demande s'il ne finira pas en chirurgie.

Je suis devant mon écran et je déroule le fil de la journée, je démêle la pelote en tirant sur des fils, des émotions, des sourires et des larmes, de la frustration, de la colère aussi. Il y a eu tous les coups de fil, aussi. Il y a eu ce chien de chasse qui a refait une crise d'épilepsie après une première alerte il y a deux mois.

Il y a eu ceux qui sont venus sans rendez-vous. Celui que j'ai gentiment mais fermement renvoyé chez lui ce matin pour mieux le recevoir cet après-midi avec cette plaie qui traînait depuis quelques jours et cicatrisait mal, malgré la pommade et les désinfectants. Il y a eu ce colley que j'ai pu recevoir entre deux, ça ne tombait pas trop mal, pour un hot spot. Un eczéma suintant suraigu : une plaque hyper-inflammatoire, très prurigineuse, très douloureuse, d'apparition très brutale et qui rend certains chiens fous de douleur, mais qui guérira aussi vite qu'elle est apparue, à condition qu'on s'en donne les moyens. Il y a eu le chat pour lequel le contrôle urinaire était prévu depuis quinze jours, et qui a réussi à venir sans rendez-vous : « ben, comme on avait dit quinze jours ». Oui, certes, mais bon, allez, venez par là. J'ai pris le chat sur les genoux, je l'ai caressé et rassuré. J'ai éteint la lumière, j'ai allumé l'échographe, je l'ai mis sur le dos, calé entre mes cuisses, j'ai continué à le caresser en lui chuchotant des phrases dénuées de sens. Tandis qu'il ronronnait, j'ai posé la sonde de l'échographe sur sa vessie, contrôlé l'image parfaite de sa paroi vésicale, planté mon aiguille droit dans son abdomen, aspiré cinq millilitres d'urine puis reposé ma seringue, mon aiguille et ma sonde, sans qu'il ait jamais cessé de ronronner.

Il y avait des vaccins. Deux adultes, ou trois. Un chat, dont la propriétaire était ravie d'apprendre l'existence de nouveaux protocoles vaccinaux, un chien, un setter, qui a cherché à s'enterrer sous la table de consultation. Il y a eu un lapin, aussi. Tous en parfaite santé. Un chaton, que sa propriétaire ne veut pas vacciner, ni castrer, mais qui veut le protéger quand même contre la leucose et le typhus. Et elle ne veut pas qu'il se bagarre et court les minettes. Elle veut le traiter contre les puces, et le vermifuger, mais, est-ce possible sans médicament ? Une demi-heure de discussion, de conseils d'éducation, d'alimentation, un vermifuge, un anti-puces, et la semaine prochaine, on le vaccinera, si j'ai réussi, sans la contraindre, à la convaincre. Il y a eu un chiot, aussi, dont le propriétaire n'était pas beaucoup plus motivé pour vacciner. Première rencontre, premier contact, nous avons beaucoup discuté, et je l'ai vermifugé. Lui aussi, je crois l'avoir convaincu. Sans doute parce que… parce que… je ne sais pas. Je crois les avoir bien informés, sans promettre de miracle, avec des faits, sans jugement sur leurs a priori. Sans les forcer, sans les culpabiliser. Avec du temps.

J'ai vu beaucoup, beaucoup d'animaux défiler. Je crois avoir à peu près retrouvé le fil de ma journée, mais je ne sais pas de quoi vous parler.

samedi 9 juillet 2016 - Jour dix-huit. Motif : pas en forme.

Jour dix-huit.

Motif : pas en forme.

Il faut *clac* que je *clac* fasse *clac* attention *clac clac clac* à mes doigts. Ce terrier là est foutrement mal éduqué. J'aurais du me méfier quand j'ai vu sa propriétaire le tenir aussi mal. Elle m'avait dit de me méfier, mais il n'avait pas bronché lorsque je l'avais soulevé, puis posé sur la table, avant de le palper et l'ausculter. Elle retirait très vite ses mains dès qu'il tournait la tête pour me regarder, sans jamais soulever une babine. Je me disais qu'elle exagérait.

L'expérience.

J'ai réussi à esquiver le premier coup de dent. Je l'ai engueulé. Il s'est assis, m'a regardé d'un air bovin, a baillé. Lorsque j'ai recommencé à le manipuler, pas de problème. Jusqu'au coup de dent suivant. Ce coup-ci, j'en ai eu assez. Je ne peux pas l'examiner si je dois à chaque instant me demander s'il va me pincer, surtout en sachant que sa propriétaire ne le tiendra pas. Je suis certain qu'une contention convaincue suffirait. Je vais devoir m'en passer, et du coup, lui mettre un lien - une muselière nouée - autour du museau, pour enfin pouvoir travailler.

Bref. Il ne mange pas depuis hier. Il n'est pas en forme ce matin. Température - mesurée de haute lutte - 39.1°C. Contenu rectal normal. Rien à l'examen clinique général. Pas déshydraté. Traité contre les tiques avec un truc si efficace qu'il en rend la probabilité de piroplasmose presque nulle. En plus, ce n'est pas la saison. Je fais quand même un frottis, pour vérifier. Rien. Je contrôle les urines. Rien. Je reprends mon examen clinique : toujours rien.

Nous sommes de nouveau à ce point de bascule : faut-il aller plus loin, partir à la pêche au résultat sans savoir comment s'orienter, ou cesser là les investigations et taper bêtement à coups d'antibiotiques ? J'expose le problème à Mme Auroue. Elle me regarde, l'air un peu perdue.

- Mais c'est vous le docteur, c'est vous qui décidez.
- Je décide de vous demander. Il est jeune. En très bonne santé jusque là. Il est malade aujourd'hui, depuis cette nuit, mais il n'y a rien de grave et d'urgent. Je ne sais cependant pas du tout où chercher. Alors je peux faire des examens, mais quand on ne sait pas ce que l'on cherche, on risque surtout de ne rien trouver. Et ça peut coûter cher. On pourrait faire comme ça : je fais une prise de sang, juste pour avoir un échantillon, je mets ça de côté, je lui fais une injection antibiotique, en gardant en tête une maladie intestinale, et vous me direz d'ici demain comment il va évoluer. S'il guérit, parfait. On ne saura pas ce qu'il a eu, mais ce sera terminé. Si quelque chose de nouveau apparaît, nous saurons quoi explorer. Mais si nous voulons nous rassurer, nous pouvons au moins faire une Numération-Formule en plus, compter les globules. Cela peut donner de bonnes indications.
- Je préfère être rassurée.

Alors je demande un peu d'aide, et je fais la prise de sang. Centrifugation du tube hépariné... l'hématocrite est trop élevé. Je lance la NF. 60%. Il est déshydraté. Mais cela n'a pas encore de conséquence visible sur le tissu sous-cutané. Pas de quoi l'hospitaliser s'il est capable de boire et de tout garder. Les globules blancs touchent au 12000. C'est en faveur d'une infection bactérienne, sans réellement permettre de trancher. Je décide de traiter comme prévu. On verra demain. Le diagnostic n'est pas posé, mais le pronostic n'est pas mauvais.

vendredi 8 juillet 2016 - Jour dix-sept. Motif : coryza

Jour dix-sept

Motif : Coryza

En ce moment c'est carrément l'épidémie. Comme tous les ans, en fait : les chattes ont mis bas au moins une fois, les chatons de 2-3 mois pullulent, la série suivante commence à naître. Bouillon de culture pour coryza. Pour coryzas : ces infections des yeux, du nez et de la bouche, contagieuses, d'origines aussi variées que leur gravité. Il n'y a pas un coryza. Il y a des coryzas, plein de coryzas, causés par des virus, des bactéries, et des associations de malfaiteurs.

Et ce chaton là va être compliqué à sauver. Je ne sais pas si c'est un herpesvirus, un calicivirus, une chlamydophilose, ou une combinaison de ces trois là associés ou non à des opportunistes, peut-être sur fond de rétrovirose, et je ne le saurais pas. Des tests existent, mais ils sont chers, la réponse prend du temps et de toute façon, on peut taper facilement sur tout le monde en même temps. De façon clinico-probabiliste, je dirais herpesvirus + opportuniste, vue la contagiosité dans le quartier et les formes observées sur des adultes (niveau de preuve : mes chaussettes – on fera avec).

Mme Diège est venue avec sa fille. Plus une enfant, mais un peu quand même. Elle a quoi ? 15 ans ? J'ai senti son hostilité dès son entrée dans la salle de consultation. Ou plutôt : juste après. Je n'aurais pas du siffler mon inquiétude en voyant la tronche du chaton. Je décide de faire comme si je n'avais rien remarqué, et de m'adresser aux deux sans réellement orienter mon discours. Être très précis sans jargonner, et… elles vont avoir du boulot, de toute façon. On va voir si je vais réussir à me rattraper.

Je m'assieds sur la table d'examen, je prends le chaton sur les genoux, assis, tourné vers moi, je lui lève la tête en le cadrant avec mes poignets. Maintenu mais pas tenu, il se laisse facilement manipuler. Même s'il essaie mollement de repousser mes doigts avec ses pattes ses griffes sont si fines et ses forces si diminuées qu'il ne peut réellement me blesser. Ni se dégager. Il respire la bouche ouverte. Ses yeux sont à demi-fermés. Il est déshydraté, le bout de son nez est collé, je n'ai pas besoin de stéthoscope pour l'entendre siffler. La langue est propre, les gencives sont saines. Pas de rougeur en fond de gueule, pas de réaction des nœuds lymphatique. Je lui soulève la queue, il s'offusque quand je lui prends la température, se couche sur le côté et tente de me repousser. 38,2°C. Je le soulève et tente de contrôler une moue dubitative. Je me demande s'il n'y a pas une kératite associée, aussi. C'est souvent difficile à estimer quand ils sont si jeunes et qu'ils ont encore des iris bleutés.

Doucement, avec patience et fermeté, je prends des compresses, du sérum physiologique, je commence ma démonstration.

- Il va falloir lui laver les yeux, souvent. Très souvent. Il ne va pas apprécier, mais il ne faut pas laisser toutes ces mucosités. Du sérum phy, que vous trouverez en dosette en pharmacie. Une compresse, un mouchoir, peu importe, vous essuyez, vous mouillez, et vous essuyez. Avec l'eau, tout ça va se liquéfier et s'en aller. Il ne faut pas laisser les croûtes s'installer. Ensuite : le nez. Je vais vous laisser une petite seringue comme celle-ci, elle va vous servir à verser sur le bout du nez. Il faut le rincer, le rincer, encore le rincer. Il va éternuer, cracher et râler, mais il faut tout déboucher. S'il ne mange plus, c'est parce qu'il ne sent plus. Un chat doit sentir ses aliments pour avoir envie de les manger. Il va falloir le faire boire, aussi. Juste qu'à ce qu'il s'y remette tout seul. Ensuite, il y a les pommades. Écarter les paupière, poser un petit grain de riz sur la cornée, masser pour étaler.

Mme Diège et sa fille sont attentives. Elles m'aident, maintiennent le bébé, posent des questions. J'explique pourquoi l'antibiotique, pourquoi l'anti-viral. Quoi surveiller, comment, combien de temps. Comment les choses peuvent évoluer, comment elles ne doivent pas évoluer. Ce qui doit motiver une nouvelle consultation, bref, tout ce qui pourrait arriver.

Je crois que j'ai vaincu son hostilité.

Reste à faire de même avec ce coryza...

jeudi 7 juillet 2016 - Jour seize. Motif : épillet ?

Jour seize.

Motif : Épillet ?

Cette journée n'en finit pas. Non qu'elle ait été très chargée. Quelques consultations ce matin, dont un cas vraiment compliqué qui m'a occupé en fin de matinée puis a rogné quarante minutes de ma pause. Des bricoles en début d'après-midi, des contrôles, un vaccin de chiot, avec ses innombrables questions posées, et ses non moins nombreuses questions non posées. Un suivi de chimio, qui commence à déconner. Un cas de dermato. Un retrait de points. Des coups de fils pour appeler suite à des résultats, pour rappeler ceux qui m'ont laissé des nouvelles. Un dernier rendez-vous à 17h, pour un vaccin, et puis plus rien. Cet après-midi, à chaque début de consultation, j'ai regardé le planning et espéré ce dernier rendez-vous. Et puis quand il s'est achevé, et que j'ai pensé me poser, un autre est arrivé. Ulcère cornéen. Et un autre. Un bobo. Et encore un autre. Un épillet.

Est-ce que je suis seulement capable de m'en occuper ? D'être disponible, patient, souriant ? Attentif à l'animal et à son maître ? De trouver la douleur, et la soulager ? Bon, un épillet, je devrais y arriver. Je le sens, je commence à me mécaniser. Je fais attention en disant bonjour, je fais attention en serrant la main. Il faut que je me réveille. Je fais attention en soulevant Foxie, en la posant sur la table. J'essaie de ne pas me précipiter sur la blessure, de prendre le temps, de la caresser, de l'explorer. De discuter. Anamnèse, commémoratifs. Tous ces petits riens qui n'ont rien à voir avec le sujet. Fox est un border terrier, enfin une, et sous sa bouille griffonnée et ses airs de modèle pour publicité se dissimulent un caractère de cochon, option têtue comme une bûche.

Je la retourne sur le dos, pour observer la blessure signalée. Elle gigote, se trémousse, râle, grogne, pédale et griffe. J'ai eu le temps de mettre un coup de tondeuse. Sa propriétaire a du rattraper sa bretelle de soutien-gorge à moitié arrachée par Foxie en furie. Je laisse tomber. Me passe la main sur le visage, soupire, et appelle une ASV.

- Perrine, j'ai besoin d'aide s'il-te-plaît. Il va falloir six mains pour tenir cet engin.
Perrine est à l'accueil, en train de finir d'expliquer à une dame que castrer son chat serait une bonne idée.
- Boudu, six kilomètres, mon chat il a fait six kilomètres pour sauter une minette ! Docteur, vous en connaissez des gars qui feraient six kilomètres pour sauter une minette ?

J'en reste pantois.

- Je suppose que oui.
- Bouduuuu, moi j'en ai pas connu ! Au revoir !

Perrine se cache derrière le comptoir. Comme si personne ne la voyait se marrer.

Nous saisissons Foxie. Mme tient les pattes arrière, je prends un antérieur, Perrine un autre. Il y a effectivement un trajet fistuleux, sous-cutanée. Du pus sourd. Ce n'est pas très douloureux. Foxie pédale, mais sans conviction. Coincée. Sa maîtresse protège ses bretelles de soutien-gorge, je commence à presser. Un couinement, peu convaincant. Un peu de pus. Je suis persuadé qu'il y a un épillet. Nous sommes sous l'aisselle, le poil est long et emmêlé, cette saleté de graine au profil de harpon a du se planter. En biais. Filer par ici. J'explore. Avec ma pince, je m'enfonce dans la cavité de l'abcès. Foxie pédale un peu. Je pourrais l'anesthésier, au moins localement, mais les piqûres feront plus mal que mon exploration. J'en ai pour un instant. Il doit être… Là ! Je l'ai attrapé. Quatre centimètres de long, mais il a eu le bon goût de rester dans un axe sous-cutané. Je désinfecte, Foxie peut se relever. Une pommade, et il n'y aura plus besoin d'en parler.

C'est le troisième épillet de la journée. Les deux précédents étaient dans une oreille. Enfin, dans deux oreille. Une chacun. Mais comme je le détaille à la propriétaire de Foxie qui le regarde d'un air horrifié, nous en avons déjà trouvé dans l'abdomen, dans le vagin, entre les plèvres, et bien sûr dans les yeux ou dans les espace interdigités, voire entre les gaines tendineuses des avant-bras… La saison vient à peine de commencer.

mercredi 6 juillet 2016 - Jour quinze. Motif : boit beaucoup.

Jour quinze.

Motif : Boit beaucoup

- Vous comprenez, mon voisin dit qu'il est diabétique. Alors du coup, il s'en est débarrassé : il me l'a donné ! De toute façon, ça change rien : c'est moi qui la nourrit, cette pauvre bête. Quand on était fâchés, avec le voisin, je lui balançais même les croquettes en cachette par-dessus le grillage. Notez, j'ai peut-être abusé. Il est grassouillet, non ?

Grassouillet ? Oui, c'est un euphémisme. Ce n'est pas une barrique, mais 28kg pour un poids idéal que j'estime à 22kg… très grassouillet.

- Il boit dix litres d'eau par jour ! J'ai mesuré avec le seau !

M. Beuve ponctue chacune de ses phrases d'un grand geste de la main, de haut, en bas. Dix litres ! Pim ! J'ai mesuré ! Pam ! C'est la première fois que je vois ces deux oiseaux. Ils habitent dans le même village qu'un véto retraité que je connais bien, qui n'avait manifestement pas envie de prendre parti dans leurs querelles de voisinage. Donc le diabète, il n'a rien voulu savoir. Je crois que c'est pour cela que M. Beuve tient autant à me convaincre.

- Diabétique !

De haut, en bas.

J'ai marmonné quelques mots et tenté de discuter un peu, mais M. Beuve ne m'écoute pas. Je chausse mon stéthoscope et me réfugie dans le silence concentré du praticien. M. Beuve agite encore un peu le bras, puis se tait. L'examen clinique ne révèle rien de particulier. « Le chien » - il n'a pas de nom – est un croisé de bergers divers et variés. Il a une dizaine d'années, il est plutôt en bon état, je ne relève qu'un discrète dermite allergique aux piqûres de puces et un testicule vaguement plus petit et plus mou que l'autre. Pas de quoi crier à la tumeur secrétant des hormones à tire-larigot.

M. Beuve est silencieux. J'en profite.

- Quand il boit, il vide toutes les gamelles, tout le temps, comme s'il ne pouvait pas faire autrement ?
- Non, il y revient 10 fois, 20 fois dans la journée. Mais il en laisse. M. Beuve secoue la tête.
- Et l'appétit, augmenté, diminué ?
- Oh ben normal, je dirais. Il mange, mais pas comme un glouton.

J'attrape le lecteur de glycémie, pique à l'oreille, fait sourdre une goutte de sang et vérifie. 0,95 gramme par litre.

- Il n'est pas diabétique.

Mon annonce assied M. Beuve. Littéralement.

- Mais… avec tout ce qu'il boit ?
- C'est une cause fréquente. La plus fréquente. Mais pas la seule.
- Je… je vais devoir le rendre ? Y m'l'a donné parce qu'il était malade, vous voyez. Parce qu'il avait du diabète.
- Ben il est toujours malade, jusqu'à preuve du contraire. Dix litres par jour, ce n'est pas rien.

Je suis désolé pour M. Beuve. Il m'irritait, il me peine, désormais. Le chien ne le lâche pas d'une semelle, tremblant de trouille mais rassuré par son nouveau (?) maître.

- Mais si c'est pas le diabète, docteur, c'est quoi ?

Pour ce corniaud de dix ans ? Une pré-insuffisance rénale, mais cela me semble trop. Trop d'eau. Un syndrome de Cushing, trop de cortisol produit par la glande surrénale ? Ou un diabète insipide[1], un dérèglement du fonctionnement d'une hormone régulant la production d'urine ? Ou juste un trouble du comportement ?
Le fait de mentionner les reins a fini de déprimer M. Beuve. Il voit très bien où aboutit une insuffisance rénale. Je remets le chien sur la table et prélève des urines. Un long tuyau dans l'urètre, une seringue, j'aspire. Le chien n'a même pas remarqué le sondage. Je lui lève la tête, tonds son cou, Perrine vient m'aider. Une prise de sang, un tube vert, un tube violet. Le chien ne bouge pas plus que pour le sondage urinaire. Je le repose au sol, il retourne se réfugier entre les jambes de M. Beuve. J'espère pouvoir les aider, ces deux là.

Tandis que l'analyseur réfléchit au taux de créatinine de l'échantillon que je viens de prélever, j'analyse les urines. Jaunes, très pâles, limpides. Quelques gouttes sur une bandelette, quelques autres dans le réfractomètre. Densité 1,006. Quasiment de la flotte. Dix litres, oui, peut-être. Je verse de l'acide nitrique au fond d'un tube en verre, et fait couler un millilitre d'urine dessus. Oui, une bonne réaction de Heller. Pas un disque blanc bien franc, mais un voile nuageux sur toute la hauteur de mes urines. Il y a des protéines. Beaucoup ? L'analyseur me le dira, en mesurant le rapport protéines sur créatinine urinaires. Le taux de créatinine sanguin, lui est normal. Quelques minutes plus tard, j'ai mon RPCU. 3,97. C'est trop, mais pas explosé. Une tubulopathie ?

- M. Beuve ?

M. Beuve se lève, tandis que je passe ma tête par la porte de la salle de consultation.

- Il n'est pas insuffisant rénal. Mais il y a d'importantes anomalies dans ses urines. Et pour l'instant, je ne sais pas exactement pourquoi.

M. Beuve hoche la tête. Me demande des précisions. Je lui dessine un glomérule, une hanse de Henlé, un tubule, un bassinet. Je lui explique d'où peuvent venir les protéines, lui précise d'où je pense qu'elles viennent, en insistant plusieurs fois : je n'ai pas de certitude, je n'ai pas de traitement magique, cela peut être grave. Et j'ai une question :

- Quels sont vos moyens financiers ? Parce qu'on peut lancer plein de choses, tout de suite. Là, on a fait l'indispensable dans l'immédiat. On sait qu'il n'est pas diabétique, qu'il n'est pas insuffisant rénal, on sait qu'il a des protéines dans les urines. On peut commencer par faire un traitement pour éliminer certaines causes, et vérifier dans une semaine. Ou alors je lance des analyses plus poussées, mais il faut que j'envoie ça à un laboratoire, que je vous envoie chez l'échographiste, que… bon on pourrait même faire des biopsies, des prélèvements de rein, mais ce ne serait sans doute pas très utile.

M. Beuve baisse les yeux.

- Comprenez-moi bien : le chien est malade. Ce n'est pas un diabète, et, bonne nouvelle, ce n'est pas une « crise d'urée ». Il a besoin de vous. Il a besoin de soins. Mais il n'y a pas d'urgence. On peut très bien commencer par ce traitement, voir son effet, et décider ensuite de ce que nous ferons. Ce n'est pas « mal le soigner ».

M. Beuve relève les yeux.

- Je vous propose qu'on lui donner des antibiotiques, pendant une semaine pour commencer. S'il a une infection urinaire – je pense à une leptospirose subclinique, malgré l'absence de glycosurie – il y aura beaucoup moins de protéines dans une semaine, et on pourra espérer le guérir, même s'il restera sans doute des séquelles. Si cela ne change rien, il sera toujours temps d'aller chercher plus loin.

J'aimerais vraiment faire cette électrophorèse des protéines urinaires. Mais on va attendre un peu. De toute façon, cela fait six mois qu'il boit trop.

- Vous savez docteur, moi, ce chien, je veux le soigner !

Pim !

Note

[1] Pour les p'tits curieux au fond : le diabète sucré et le diabète insipide ont été définis par le symptôme majeur (diabète signifie « passer à travers » en grec, ou un truc approchant, avec l'eau qui sort comme elle entre) et par le goût des urines, sucrées ou non. Contrairement à la légende, les médecins, pas plus dévoués à l'époque qu'aujourd'hui, ne goûtaient pas les urines de leurs patients. Ils regardaient si les mouches s'intéressaient aux urines. La galerie des glaces devait être un endroit merveilleux.

mardi 5 juillet 2016 - Jour quatorze. Motif : euthanasie.

Jour quatorze.

Motif : euthanasie

Kenzo se meurt. Ce n'est une surprise pour personne, son cancer a été diagnostiqué il y a six mois déjà, et personne ne s'attendait à ce qu'il tienne aussi longtemps. D'ailleurs, en réalité, il n'agonise pas, au sens strict du terme : ses maîtres m'ont expliqué qu'il n'arrivait plus à se lever, que depuis trois jours il s'urinait dessus. Vu son poids (une bonne soixantaine de kilogrammes) et son caractère de putois, ils n'ont pu que le regarder macérer dans ses excréments.

Kenzo, je l'ai vu grandir. Depuis son premier vaccin. Une boule de poil soyeux, un petit agneau, devenu bien trop vite un immense patou à la laine embroussaillée.
Je l'ai vu grandir, je l'ai vu vivre. D'abord en liberté, puis dans un jardin bien clôturé. Il mangeait les poules des voisins, et puis, il faisait peur à tout le monde. J'ai vu son maître – il habite sur la route entre la clinique et mon domicile – le promener, trois fois par jour au moins. Il suivait la petite route puis bifurquait dans un chemin, descendait le coteau le long du bois puis suivait la clôture du pré mitoyen. Il descendait au cœur du val, le long du ruisseau, là où nichent les hérons, puis remontait vers la route qui le ramenait à sa maison.
Je l'ai vu grandir, je l'ai vu vivre, je vais l'euthanasier.

Je n'étais jamais rentré chez ces gens. Ce sont pourtant presque des voisins. J'ai serré des mains, j'ai traversé une cuisine, un couloir, et puis, un garage. Kenzo ne m'a même pas grogné dessus. Il est encore plus mal que je ne le croyais… Nous mettons la muselière, par prudence. Je lui rase la patte, pose mon garrot, insère mon cathéter. Il n'y a presque rien à dire : nous avons déjà évoqué l'euthanasie et discuté de son déroulement. Je prends ma seringue. L'anesthésique d'abord. L'odeur d'urine est suffocante. Il perd conscience si rapidement… L'euthanasique ensuite. Il est mort, je crois, avant même que je l'injecte, en s'endormant, avec l'anesthésique. Vite, si vite, près de son maître qui le caressait, et se tenait devant lui.

Je lui retire sa muselière, j'ôte le cathéter. Je range mon garrot, mes aiguilles, mes flacons, je serre des mains, traverse le couloir, puis la cuisine. Je les regarde prendre les pelles. Il faut s'en aller.

lundi 4 juillet 2016 - Jour treize. Motif : pas en forme.

Jour treize.

Motif : Pas en forme.

- Pas en forme. Depuis 4-5 jours, mais surtout depuis hier. Il toussote un peu, comme s'il voulait cracher quelque chose. Il mange, il joue, mais pas comme d'habitude.

M. Lèze a l'air ennuyé. Je crois qu'il se demande s'il était bien nécessaire de venir. Je crois qu'il a peur que je lui dise qu'il s’inquiète pour rien, sans même examiner son chien. Il triture la laisse et joue un peu avec sa poignée, tire sur son T-shirt comme s'il voulait le rajuster.

« Pas comme d'habitude ». Avec un mini-symptôme respiratoire pour me guider. Ça pourrait être n'importe quoi. Voyons. Minet, outre un nom idiot, n'a aucun historique particulier. C'est un setter anglais mâle de 4 ans qui consacre l'essentiel de son existence à courir partout, tout le temps, et accepte de s'arrêter de temps en temps pour manger, jouer, et, en désespoir de cause, dormir. De préférence étalé de tout son long au soleil. Une vraie vie de chien.

Minet est sur la table d'examen. Trop calme, effectivement. Il regarde son maître qui me regarde. M. Lèze a l'air ennuyé. Comme si son dossier était… trop faible. Je suis assis à mon fauteuil, penché en avant. Je regarde Minet qui respire. Discordance. Discordance modérée, mais discordance. Quand on respire calmement, l'abdomen se gonfle en même temps que le thorax. Là, l'abdomen se gonfle quand le thorax se vide. C'est très discret, mais ça et la toux… ? Je me lève et tout en palpouillant Minet, en parlant de tout et de rien, je prends sa température. 39,1°C.

- Je suis venu pour rien, s'inquiète son maître ?

Je le rassure. Ou plutôt non. Non, il n'est pas venu pour rien. Je finis distraitement l'examen superficiel et chausse mon stéthoscope. Le cœur : rien. J'écoute attentivement les poumons. Rien à gauche, ni en haut, ni en bas. Ça ne va pas être ça. Ou alors je vais finir par faire une radio de peur de manquer une pneumonie trop discrète. On ne les entend pas souvent, ces saletés. Rien à droite, ni en haut, ni… Je repose mon stéthoscope en haut à droite, très en arrière, à la limite des dernières côtes. Il y a un truc bizarre. Un... Un je-sais-pas-mais-ce-bruit-n'a-rien-à-faire-là-et-en-plus-je-ne-l'identifie-pas. Je pose mon pavillon de l'autre côté du thorax, exactement à la même hauteur. J'écoute. Un gargouillis digestif. Rien. Je réécoute à droite. C'est toujours là. Je me lève, ferme la fenêtre pour enfermer dehors les bruits de la rue, et retourne écouter, les sourcils bien froncés. Je me bagarre avec l'orientation des embouts d'oreille, pour capter au mieux le son. Frotte le pavillon sur le poil, pour voir si c'est son mouvement provoqué par les mouvements respiratoires qui crée ce bruit. Non, ce n'est pas ça. C'est bien dedans. Ça frotte. Dedans. Et là, uniquement là.

J'explique à M. Lèze ce que j'ai entendu. Ne lui cache pas que la chose est inhabituelle, et sérieuse. Dans ma tête, j'ai déjà un diagnostic. Minet court partout, tout le temps, il tourne et vire dans les champs, la gueule grande ouverte et la babine pendante. A tous les coups il a inhalé une graine, qui est partie se loger au fond du lobe pulmonaire et a créé une pneumonie focale, et probablement une pleurésie. La seule question que je me pose alors est : « faut-il aller sortir cette saloperie, ou bien a-t-on une chance qu'un granulome l'enkyste si je contrôle l'infection ? »

Je le place sur la table de radiographie, le couche sur le côté et lui étire les membres. Puis sur le dos, la même. Sur l'écran de l'ordinateur apparaissent les clichés non filtrés, sur lesquels, comme d'habitude, j'essaie en vain de comprendre quelque chose. Très rapidement – quand je pense à la galère des bains de développement que nous utilisions avant ! - les clichés définitifs apparaissent. J'avais raison : pneumonie, et probablement pleurésie, focale.

Je montre les images à M. Lèze, lui explique mon scénario, puis le ramène en salle de consultation. Non, il n'est pas venu pour rien… Il ne triture plus du tout la laisse.

Le pronostic est réservé… je lui explique mes doutes : je ne pense pas qu'une chirurgie soit une bonne idée, mais je vais quand même transférer le dossier à une consœur référente, histoire de voir ce qu'elle en pense. En attendant, je bombarde en antibiotiques. J'enfourche (copyright @SheetyShet ) à nouveau mon stéthoscope pour bien me remettre le son dans les oreilles. Je vais vouloir le contrôler souvent.

dimanche 3 juillet 2016 - Bagarres, abcès, leucose féline et SIDA du chat

C'est le week-end, je ne travaille pas, du coup je vais en profiter pour répondre à une question du jour quatre, lorsque je précisais qu'en cas de bagarre et abcès chez les chats, le danger le plus important était de contracter la leucose féline ou le SIDA du chat.

Évacuons la problématique des abcès : comme je l'ai expliqué, ils sont fréquent lors des bagarres entre chats. Des phlegmons, ou de bonnes grosses boules purulentes qui finissent en général par percer après une phase fébrile, et qui peuvent guérir tout seuls, en laissant des cratères plus ou moins importants. C'est même l'évolution assez normale d'un abcès. Bien entendu, l'abcès peut-être placé à un endroit dangereux, près d'un œil, sous la gorge. Il peut aussi favoriser une septicémie, c'est à dire une diffusion des germes dans l'organisme, qui risquent de finir leur course dans un endroit hautement indésirable – les valvules cardiaques, pour choisir un exemple tristement classique. Sur un chat âgé, l'anorexie, la déshydratation, la fièvre peuvent précipiter une insuffisance rénale. Consulter un vétérinaire pour un abcès de chat n'est pas du tout une mauvaise idée, même si vous trouverez de nombreux exemples de guérison spontanée !

La leucose féline et le SIDA du chat sont malheureusement souvent associés aux bagarres et abcès, et souvent confondus tant ces maladies ont de points communs. Souvent associées ? Pour la leucose, en Amérique du Nord, une étude dépiste la leucose féline et ou le SIDA chez 19,3 % des chats présentés pour abcès ou plaies de morsure, la prévalence étant de l'ordre de 2-3 % de la population générale, en Amérique du Nord toujours.

Je ne vais pas vous ennuyer avec de la virologie pointue, mais pour faire simple : ces deux virus appartiennent à la catégorie des rétrovirus. Comme le SIDA chez l'homme, dont le SIDA du chat est un cousin (et un modèle d'étude). On les appelle, pour la leucose, FeLV (Feline Leukaemia Virus), et pour le SIDA du chat, FIV (Feline Immunodeficiency Virus).
Ces virus ont la capacité d'insérer leur code génétique dans l'ADN des globules blancs, les cellules de défense du corps (c'est très bien expliqué ici). A la suite d'un épisode fébrile plus ou moins marqué, pas du tout spécifique et qui peut facilement passer inaperçu, la maladie peut devenir invisible. Le chat se porte alors très bien… et peut vivre des années ainsi !

Ces virus se transmettent essentiellement par les morsures, mais, c'est une différence importante, la salive est nettement plus contaminante en cas de leucose que de SIDA. Ce sont toutes deux des maladies sexuellement transmissibles (MST) mais ce n'est pas la voie de contamination majeure chez les chats. Une transmission de la mère aux chatons est également possible, mais pas systématique. Après contamination par le virus de la leucose, et épisode fébrile non spécifique, deux évolutions sont classiquement décrites : certains chats restent virémiques (le virus peut toujours être détecté dans le sang, et ces chats développent des symptômes), d'autres deviennent avirémiques (ils portent toujours le virus, mais il se planque bien, dans la moelle osseuse notamment, et ces chats ne sont généralement pas malades). Contrairement à ce qu'on a longtemps cru, les vraies guérisons, avec élimination réelle du virus, sont exceptionnelles.
Après contamination par le virus du SIDA et épisode fébrile non spécifique, en général, une longue phase asymptomatique commence. Le chat va bien, mais, petit à petit, des dysfonctionnements immunitaires vont apparaître et des maladies opportunistes se développer.

Les symptômes observés dans la phase clinique de la leucose sont en majorité liés aux cellules sanguines : la moelle osseuse déconne, et on observe des anémies (diminution du nombre de globules rouges, qui transportent l'oxygène), thrombopénies (diminution du nombre de plaquettes, qui servent à coaguler) et leucopénies (diminution du nombre de globules blancs, qui servent au corps à se défendre). L'hémobartonellose, une maladie opportuniste transmise par les tiques, peut venir compliquer les choses en détruisant les globules rouges (cette maladie est rarissime chez les chats non immunodéprimés). Les lymphomes sont aussi très fréquents. Ce sont des cancers des globules blancs. Et puis il y a toutes les maladies opportunistes, qui deviennent bien plus fréquentes en raison de la diminution des défenses du corps.

Les symptômes observés dans le syndrome d'immunodéficience acquise du chat sont essentiellement des infections opportunistes. Les plus fréquentes sont des gingivites virales, mais tout est possible… et elles peuvent guérir, ou pas. C'est imprévisibles.

Le diagnostic se fait en priorité grâce à des tests sanguins rapides et peu onéreux dont disposent tous les vétérinaires. Ils sont fiables, mais ils ont leurs limites. Dans le doute, on peut améliorer la fiabilité du test en allant vers des méthodes plus perfectionnées. Ils seront utilement complétés par une Numération-Formule (comptage des cellules sanguines) qui permettra de mieux comprendre où en est le chat avec son virus.

Le traitement… Oui, il y a des possibilités. Outre la gestion de toutes les infections opportunistes. Il existe des traitement antiviraux, il en existe même un spécifique pour les rétrovirus félins. Ils améliorent la durée de vie des chats, c'est correctement documenté pour la leucose, moins pour le FIV. Ils ne permettent pas une vraie guérison.
Mais ils coûtent très chers. Vraiment. Je n'ai jamais réussi à en mettre un seul en place. Même en vendant les médicaments à leur prix d'achat.

La prévention, alors ?
Faites stériliser vos chats. Le mode de contamination principal est la morsure. La première cause de morsure est la défense du territoire. Partir à la recherche de partenaires sexuels est une cause majeure d'invasion du jardin des voisins. Si vous les faites castrer ou ovariectomiser, ils auront moins de chance d'attraper ces saletés (c'est bien documenté pour le FIV, c'est moins clair pour le FeLV, pour lequel la salive est un contaminant majeur et un toilettage mutuel un mode de contamination bien documenté, en dehors de tout cadre de conflit).
Faites les vacciner contre la leucose. Le vaccin marche bien. Il nécessite un rappel annuel, tout au long de la vie de votre chat. Pour le SIDA du chat, il n'existe pas de vaccin sérieux. Comme pour l'homme. Concernant la vaccination contre les autres maladies des chats atteints par l'une ou l'autre de ces maladies : elle est utile ! Par contre vacciner contre la leucose un chat porteur du FeLV est inutile (mais pas dangereux).

Certains craignent lors du dépistage que je ne leur propose d'euthanasier leur chat s'il est positif. Soyons clairs : on n'euthanasie pas un animal parce qu'il porte un virus. On peut décider de le faire s'il est impossible de lui assurer une vie confortable en raison des complications (maladies opportunistes incurables, lymphomes avancés...) mais la plupart des chats finissent leur vie assez confortablement. Si le chat n'est pas castré, par contre, j'insiste lourdement pour qu'il le soit. Le "simple" portage du FIV ou du FeLV n'est en tout cas pas un motif d'euthanasie.

samedi 2 juillet 2016 - Jour onze. Des nouvelles des dix premiers jours.

Je ne m'y attendais pas vraiment. Vous êtes très nombreux à me dire que vous aimez ces billets, que je trouve trop courts et pas assez fouillés. Mais surtout, vous me demandez des nouvelles de mes patients.

Mais je n'en ai pas toujours, des nouvelles !

Prenons dans l'ordre.

Padawan, le chat avec un abcès sur le dos, va très bien. Dès le lendemain, il recommençait à jouer et à tente de faire croire à l'univers qu'il saurait un jour le dominer. Lui, manifestement, y croit.

Je n'ai aucune nouvelle de la jument à laquelle j'ai fait un lavage utérin. Je suppose qu'elle va bien.

J'ai revu le petit bouledogue français. Nous avons lancé des tests allergologiques. Par prise de sang. Je préférerais des intradermo-réactions, mais c'est vraiment trop difficile à mettre en œuvre.

Je n'ai aucune nouvelle du veau en diarrhée.

L’œil du dogue inclassable est guéri, sans surprise. Le test de coagulation est normal. J'ai fait une numération-formule en douce, pour voir. Elle est normale aussi. Il est pâle, mais pas malade (je l'ai par ailleurs vu se promener au soleil, un cas de vampirisme canin est donc exclus).

Aujourd'hui, je ne travaille pas. Demain non plus. Du coup, je vous ai préparé un topo sur le SIDA du chat et la leucose féline, qui je l'espère répondra à vos questions (et s'il vous en reste, ce sera une excellente occasion de me les poser).

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